Chapitre VII. La France, l’Espagne : deux ego incarnés
Chapitre VII. La France, l’Espagne : deux ego incarnés
La fraternité des sabres, du Rif au Pardo
La poignée de main de 1970 n’est pas un accident. C’est cela qu’il faut d’abord retirer aux dévots du gaullisme, à ceux qui transforment chaque geste du Général en parabole, chaque silence en profondeur, chaque compromission en stratégie supérieure. De Gaulle n’a pas trébuché sur Franco comme on trébuche sur une marche mal éclairée. Il est allé à lui. Il l’a rencontré. Il lui a serré la main. Et cette main-là, précisément parce qu’elle savait très bien ce qu’elle faisait, accuse davantage qu’une erreur.
Franco n’est pas un écart de De Gaulle. Franco révèle De Gaulle.
Il révèle cette part d’ordre, de catholicisme politique, de verticalité militaire, de mépris des peuples remuants, de préférence pour l’État quand l’État écrase, de respect presque instinctif pour les hommes qui tiennent un pays par la nuque et appellent cela le sauver. Il révèle le vieux fond commun de deux imaginaires nationaux, la France qui se rêve sauvée par un homme, l’Espagne que Franco prétendait sauver contre son peuple. Deux pays, deux théâtres, deux ego historiques montés sur échasses. D’un côté, la France parlant par la bouche du Général. De l’autre, l’Espagne confisquée par le Caudillo. Deux incarnations, deux voix d’en haut, deux hommes persuadés que les nations ont besoin d’un maître pour ne pas tomber dans le bavardage démocratique.
Les dévots appellent cela grandeur. Ils aiment les mots larges, les manteaux longs, les horizons d’apparat. Ils disent vision, continuité, raison d’État, politique étrangère. Ils diraient presque liturgie, s’ils osaient encore parler franchement. Mais derrière la grande nappe blanche des concepts, il y a les faits. Et les faits ont cette grossièreté magnifique, ils ne se mettent pas à genoux.
La relation française à Franco ne commence pas en 1970. Elle commence bien avant, dans la poussière coloniale, dans le Rif, dans cette guerre où la France et l’Espagne combattent ensemble la République rifaine d’Abdelkrim. Avant d’être le dictateur de l’Espagne franquiste, Franco est déjà un officier colonial, un homme formé dans l’écrasement des peuples soumis, dans cette école où l’on apprend que la politique est une perte de temps et que l’artillerie simplifie les débats. La France ne le découvre pas en 1936. Elle l’a vu à l’œuvre. Elle l’a fréquenté dans sa première vérité, celle de l’homme d’ordre colonial.
Le premier fascicule a instruit cette campagne, l’alliance de Pétain et de Primo de Rivera, le débarquement d’Alhucemas, la liquidation de la République rifaine. On n’y revient pas. On en garde une image, la fraternité des sabres devant un peuple qui avait commis l’insolence de se vouloir libre.
La suite est d’une cohérence presque obscène. La France décore Franco. Les décrets du 22 février 1928 et du 26 octobre 1930 le font officier puis commandeur de la Légion d’honneur, pour services rendus dans la guerre du Rif, sur la recommandation de Philippe Pétain. Il faut savourer la formule administrative, cette petite musique sèche où l’infamie met ses gants blancs, la République française honore un futur dictateur fascisant pour services rendus dans une guerre coloniale. On ne saurait mieux dire l’époque. On ne saurait mieux dire la famille.
Cette décoration n’est pas un détail de salon, une breloque oubliée au revers d’un uniforme. Elle est un signe de reconnaissance. Franco appartient déjà à une caste que Paris comprend très bien, celle des hommes d’ordre, des militaires coloniaux, des pacificateurs à mitrailleuse, des sauveurs de civilisation qui commencent toujours par bombarder ceux qu’ils prétendent civiliser. La France ne l’honore pas malgré son africanisme brutal. Elle l’honore à cause de lui.
Et elle ne s’en repent pas. En 2024, le Conseil d’État a rejeté la demande de Jean Ocana, fils d’un républicain espagnol déporté à Mauthausen, qui réclamait le retrait de cette distinction. Franco garde donc, à titre posthume, la Légion d’honneur de la République française. Près d’un siècle après le Rif, la médaille tient encore. C’est la non-rupture faite décret.
Le Rif est le laboratoire. L’Espagne sera le terrain d’application.
Ce même homme qui a appris à réduire les Rifains par la force appliquera bientôt cette science coloniale au peuple espagnol. Madrid, Barcelone, les Asturies, l’Andalousie rouge, les villages républicains, les ouvriers, les instituteurs, les femmes libres, les paysans sans terre, tout cela deviendra pour lui une Afrique intérieure. Franco fera à l’Espagne populaire ce que les empires font aux peuples qu’ils méprisent, il la traitera comme une population à mater.
Lorsqu’il se soulève contre la République espagnole en juillet 1936, il ne surgit donc pas comme un inconnu inquiétant. Il surgit comme un homme que les chancelleries savent lire. Un militaire. Un catholique. Un colonial. Un homme d’ordre. Bref, un interlocuteur sérieux, selon la vieille grammaire des puissants. La République espagnole, elle, inquiète autrement. Elle n’a pas l’élégance brutale des casernes. Elle sent l’école laïque, le syndicat, l’athénée libertaire, la terre revendiquée, le divorce, le suffrage féminin, les curés priés de descendre du trône, les femmes qui votent, les ouvriers qui parlent, les paysans qui ne baissent plus les yeux. On comprend que l’Europe bien élevée ait eu peur. Ce n’était pas une révolution. C’était pire, un peuple qui commençait à se croire légitime.
La grande fable réactionnaire voulut faire croire que la République espagnole était déjà une annexe de Moscou. C’est commode, Moscou. Cela permet de bénir n’importe quel sabre. On agite le spectre rouge, et toute la bourgeoisie européenne retrouve aussitôt le goût de la dictature préventive. Pourtant, en 1936, le Parti communiste espagnol n’est pas le maître de la République. Il est encore limité, minoritaire, en progression certes, mais loin de commander l’ensemble du processus républicain. L’Espagne républicaine n’est pas un satellite soviétique. Elle est un espace traversé par des forces républicaines, socialistes, anarchistes, syndicalistes, catalanistes, laïques, ouvrières et populaires.
Et c’est précisément cela qui la rendait dangereuse.
Car face au PCE encore limité, la CNT représente une puissance sociale autrement massive. L’anarcho-syndicalisme espagnol n’est pas une note de bas de page. Il est l’une des grandes forces populaires du pays. Or il faut vraiment n’avoir jamais ouvert un livre, ou faire semblant de ne pas l’avoir ouvert, pour confondre la tradition libertaire espagnole avec le communisme d’État. Les militants de la CNT peuvent parler de communisme libertaire. Ils ne veulent pas du parti unique, de l’État total, de la police idéologique et du catéchisme moscovite. Confondre les deux, ce n’est pas se tromper. C’est rendre service à la réaction.
La peur française n’est donc pas d’abord celle d’une Espagne soviétique. Elle est celle d’une Espagne contagieuse. Une Espagne qui donne le droit de vote aux femmes. Une Espagne qui reconnaît le divorce. Une Espagne qui attaque le pouvoir de l’Église. Une Espagne où les travailleurs s’organisent. Une Espagne où la terre, l’école, l’armée, la famille et le droit cessent d’être les propriétés naturelles des mêmes classes. Ce qui effraie les conservateurs français, ce n’est pas seulement Moscou, c’est Barcelone, Saragosse, les collectivisations, les miliciennes, les athénées libertaires, les instituteurs, les femmes qui votent, les ouvriers qui administrent, les paysans qui réclament la terre. Ce n’est pas le Kremlin qui leur donne des sueurs froides. C’est le peuple quand il cesse de demander la permission.
La France officielle fait alors ce qu’elle sait faire dans les grands moments de lâcheté, elle parle de prudence.
La prudence, ce mot de notaire pour les abandons bien habillés.
Le 27 février 1939, alors que Madrid n’est pas encore tombée, la France reconnaît le gouvernement franquiste. En mars, Philippe Pétain est nommé premier ambassadeur de France auprès de l’Espagne franquiste. La séquence est nette, d’une netteté presque pédagogique, la République française abandonne la République espagnole, puis envoie Pétain présenter ses respects au vainqueur militaire. On dira qu’il s’agissait de réalisme. Bien sûr. Il faut toujours un mot propre pour mettre sur les mains sales.
Après 1945, la logique continue. Les républicains espagnols ont combattu en France. Ils ont résisté, saboté, libéré, porté les armes contre le nazisme. Beaucoup espèrent que la chute de Hitler entraînera enfin celle de Franco. Ils croient encore que l’antifascisme européen va se souvenir de son nom. Quelle naïveté magnifique. Ils n’avaient pas compris que l’Europe démocratique adore les morts utiles, mais se méfie beaucoup des survivants qui demandent des comptes.
L’invasion du Val d’Aran, en octobre 1944, vise à établir un gouvernement provisoire républicain sur le sol espagnol. L’opération échoue. Mais l’échec militaire n’est pas toute l’histoire. L’histoire véritable est plus froide, les Alliés ne veulent pas rouvrir la guerre d’Espagne. La France ne veut pas devenir la base arrière d’une reconquête antifranquiste. Les guérilleros espagnols, qui avaient été si pratiques pour libérer des bouts de territoire français, deviennent soudain encombrants. Le résistant étranger est admirable tant qu’il meurt pour nous. Il devient suspect quand il veut continuer le combat pour les siens.
En 1950, l’opération Boléro-Paprika donne à cet abandon une forme policière. Le 7 septembre 1950, la police et la gendarmerie arrêtent près de trois cents étrangers, des réfugiés espagnols pour la plupart, beaucoup d’anciens combattants de la Résistance et de la Libération. Dans la foulée, le ministère de l’Intérieur dissout par arrêtés le Parti communiste espagnol et ses organisations annexes, jusqu’à l’Amicale des anciens FFI et résistants espagnols, frappée le 7 octobre. Là encore, l’anticommunisme sert de lessive morale. On jette dans le même sac militants, exilés, résistants, communistes, antifranquistes, et l’on secoue le tout au nom de l’ordre public. La France avait trouvé le mot magique, subversif. Cela permettait d’oublier qu’hier encore, ces mêmes hommes étaient des frères d’armes.
La dette française envers les républicains espagnols se règle ainsi, quelques plaques, beaucoup de silence, et parfois la police.
Le soutien à Franco passe aussi par l’économie, cette diplomatie des portefeuilles où les principes deviennent miraculeusement flexibles. Dans les années 1960, sous la Vᵉ République, la France s’inscrit dans la normalisation économique de l’Espagne franquiste. On discute crédits, biens d’équipement, prêts, échanges, intégration. Le franquisme, hier régime infréquentable en théorie, devient fréquentable en pratique. On ne lui demande pas de cesser d’être une dictature. On lui demande seulement d’être solvable. Les prisons peuvent rester pleines, pourvu que les contrats circulent.
C’est dans cette continuité que s’inscrit De Gaulle. Sa rencontre avec Franco en juin 1970 n’est pas une lubie de vieillard en promenade espagnole. Elle est l’aboutissement d’une longue chaîne d’abandons. De Gaulle arrive au bout de cette histoire et lui donne ce qui lui manquait encore, le sceau symbolique de la France résistante.
Voilà pourquoi cette poignée de main est si grave. Elle ne vaut pas seulement par elle-même. Elle condense tout ce qui la précède. Elle est la signature au bas d’un long document d’abandon.
Les défenseurs de De Gaulle diront qu’il ne voyait pas Franco comme un fasciste, mais comme un homme ayant maintenu l’Espagne hors de l’alliance directe avec Hitler, comme un chef d’État ayant évité à son pays le pire, comme un vieil homme d’ordre assurant la stabilité d’une Espagne appelée à rejoindre l’Europe. Admirable prestidigitation. On ne regarde plus les fosses, les prisons, les garrots, les fusillés, les exilés, les enfants de vaincus, les syndicats interdits, les femmes remises sous tutelle morale, les livres censurés, les opposants étranglés par la loi. On regarde la stabilité. La stabilité est un mot merveilleux, il permet de trouver respectable un cimetière bien tenu.
Les propos attribués par la tradition gaulliste à Peyrefitte, à Lacouture ou à l’entourage familial de De Gaulle, même lorsqu’ils doivent être traités comme des témoignages à vérifier dans leur support exact, disent quelque chose d’essentiel. Franco y apparaît comme l’homme qui aurait sauvé l’Espagne du chaos, tenu son pays, restauré l’ordre, préparé la monarchie. Toujours la même petite musique, le dictateur désagréable mais nécessaire, le bourreau raisonnable, le sabre hygiénique, l’homme providentiel qui fait couler du sang pour éviter le désordre. Les salons adorent cette morale-là. Elle leur permet de dormir du côté du manche.
Mais l’argument de la peur communiste s’effondre dès qu’on regarde De Gaulle lui-même. Il n’avait pas peur des communistes lorsqu’ils servaient sa propre stratégie nationale. Le Conseil national de la Résistance inclut le Parti communiste. Le PCF, par ses représentants et ses organisations, participe à l’architecture résistante qui reconnaît De Gaulle comme chef légitime. Le Général savait donc composer avec les communistes quand ils entraient dans son roman national. Il ne les rejetait pas par principe métaphysique. Il les utilisait quand l’intérêt français l’exigeait. Ce n’est pas très mystique, mais c’est très gaulliste.
La prétendue peur d’une Espagne communiste est donc suspecte. Ce que De Gaulle redoutait davantage, ce n’était pas seulement Moscou. C’était l’Espagne républicaine comme expérience vivante, sociale, laïque, féministe, ouvrière, anticléricale, libertaire. Une Espagne où la République ne se contentait pas de changer les portraits dans les ministères, mais touchait à la famille, à l’Église, à la terre, à l’école, au rôle des femmes, à l’armée, à l’ordre propriétaire. Bref, une République qui prenait la République au sérieux. On comprend que cela ait paru excessif à des hommes qui aiment le peuple lorsqu’il chante la Marseillaise, mais beaucoup moins lorsqu’il réclame la terre.
De Gaulle pouvait accepter des communistes disciplinés dans une architecture nationale française. Il pouvait les faire entrer dans le décor, les encadrer, les absorber, les nommer, les utiliser, puis les tenir à distance. Mais une révolution sociale espagnole échappant à l’État, au catholicisme politique, à l’armée et à l’ordre propriétaire, voilà une autre affaire. Là, l’homme de Londres retrouvait ses réflexes de caste. Il ne voyait plus des vaincus légitimes. Il voyait le désordre.
Voilà pourquoi De Gaulle se reconnaît mieux en Franco qu’en Clara Campoamor, mieux en Franco qu’en Federica Montseny, mieux en Franco qu’en les miliciens de la CNT, mieux en Franco qu’en les instituteurs de la République espagnole. Non parce qu’il serait franquiste au sens doctrinal. Ce serait trop simple, et les gaullistes auraient beau jeu de s’indigner en chœur, de se tenir le cœur devant la statue et de crier au sacrilège. De Gaulle n’est pas Franco. Mais il appartient à cette famille d’hommes pour qui l’ordre précède la liberté, l’État précède les peuples, la nation précède les droits, la puissance précède la justice.
Franco était un dictateur. De Gaulle était un réactionnaire d’État. La différence est considérable juridiquement. Elle l’est beaucoup moins moralement lorsque l’un serre la main de l’autre sans un mot pour les morts.
Il faut donc cesser d’écrire que De Gaulle aurait seulement pratiqué la realpolitik. Le mot est trop propre. La realpolitik fut ici le nom respectable d’une reconnaissance de classe, d’ordre et d’État. De Gaulle ne s’est pas trompé sur Franco. Il l’a compris. Et ce qu’il a compris ne l’a pas empêché de lui serrer la main. C’est même cela qui accuse le geste.
Car enfin, que révèle cette rencontre ? Elle révèle que De Gaulle, face à Franco, ne voit pas d’abord les vaincus espagnols. Il ne voit pas d’abord les fosses, les prisons, les exilés, les fusillés, les garrottés, les familles brisées. Il voit un État. Il voit une continuité. Il voit une frontière. Il voit une Espagne stabilisée, tenue, gouvernée, utilisable. Il voit la géopolitique, ce grand rideau derrière lequel les puissants changent les cadavres de place. Il voit, surtout, un autre homme d’incarnation nationale. Franco disait, l’Espagne, c’est moi sauvant l’Espagne d’elle-même. De Gaulle disait moins brutalement, avec plus de style, plus de hauteur, plus de littérature militaire, la France, c’est moi lorsqu’elle se souvient d’être grande. Deux ego incarnés. Deux nations réduites à une posture. Deux peuples priés de reconnaître leur visage dans celui d’un homme.
Il faut mesurer l’aplomb de la chose. Aucun des deux ne se contentait de servir son pays. Chacun se prenait pour lui. Franco n’était pas au service de l’Espagne, il était l’Espagne, une, grande et libre, la nation entière ramassée dans un petit homme sûr de son ciel. De Gaulle ne dirigeait pas la France, il l’incarnait, et le jour où la France ne pensait pas comme lui, ce n’était plus la France, c’était le désordre, les partis, la pagaille, tout ce dont il faudrait la sauver. L’un se voulait la preuve vivante de l’Espagne, l’autre la preuve vivante de la France. Il ne serait venu à l’idée de ni l’un ni l’autre qu’un peuple pût avoir un visage sans passer par le leur. Ils se serrèrent donc la main au Pardo comme deux nations se rencontrant, à cette réserve près qu’aucune des deux n’avait été consultée.
La différence, répétons-le pour les procureurs de mauvaise foi, est immense dans les actes. Pétain livre. Franco écrase. De Gaulle résiste. Mais une fois cette distinction faite, il reste la parenté des formes, le chef, l’appel, la voix, la mission, l’histoire convoquée comme témoin à décharge, la nation traitée comme une substance mystique dont le peuple réel n’est parfois qu’un désagréable locataire. Chez Franco, la violence est nue, militaire, cléricale, carcérale. Chez De Gaulle, elle est institutionnelle, majestueuse, légale, enveloppée de phrases hautes. L’un étrangle la République. L’autre la verticalise jusqu’à l’étouffer parfois sous la grandeur.
Voilà ce que les dévots ne pardonneront jamais qu’on dise, Franco n’est pas l’opposé absolu de De Gaulle dans l’imaginaire politique. Il en est le révélateur sombre. Il montre ce que devient l’ordre lorsqu’il cesse d’être contenu par le droit, ce que devient l’incarnation nationale lorsqu’elle n’a plus de contre-pouvoir, ce que devient la foi dans l’État lorsqu’elle accepte que les peuples passent après la stabilité.
La France avait décoré Franco après le Rif. Elle avait reconnu Franco en 1939. Elle avait envoyé Pétain auprès de lui. Elle avait laissé tomber les républicains espagnols après qu’ils eurent combattu pour elle. Elle avait surveillé et réprimé une partie de leur exil militant au nom de la guerre froide. Elle avait soutenu financièrement l’Espagne franquiste au nom des échanges économiques. De Gaulle arrive au bout de cette chaîne et lui donne son visage de bronze. Il ne crée pas la complaisance française envers Franco. Il la couronne.
Ainsi, la poignée de main de 1970 n’est pas une anecdote. Elle est une signature. Elle signe la préférence gaullienne pour l’État contre la République espagnole, pour l’ordre contre la révolution sociale, pour la puissance contre les vaincus, pour la stabilité contre la justice.
Et lorsque la France qu’il sert trouve en Franco un interlocuteur utile, les républicains espagnols peuvent attendre.
Ils avaient déjà attendu la chute de Madrid. Ils avaient attendu dans les camps français. Ils avaient attendu après avoir combattu Hitler. Ils avaient attendu après 1945. Ils avaient attendu après les fusillés, les prisons, les garrots, les crédits, les ambassades, les sourires et les silences. Ils attendraient encore.
La grandeur française avait rendez-vous avec Franco.
Les morts, eux, n’étaient pas invités.
Repères documentaires
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Légion d’honneur de Franco. Décret du 22 février 1928, grade d’officier. Décret du 26 octobre 1930, grade de commandeur. Distinctions accordées pour les services rendus pendant la guerre du Rif, sur la recommandation du général Philippe Pétain, alors commandant en chef des armées françaises au Maroc.
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Refus de retrait. En 2024, le Conseil d’État a rejeté le recours de Jean Ocana, fils d’un républicain espagnol déporté à Mauthausen, qui demandait le retrait de la distinction. Franco conserve la Légion d’honneur à titre posthume.
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Reconnaissance du gouvernement de Franco par la France et le Royaume-Uni le 27 février 1939, dans le cadre de l’accord Bérard-Jordana. Philippe Pétain nommé premier ambassadeur de France auprès de l’Espagne franquiste, en mars 1939.
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Val d’Aran, octobre 1944. Tentative d’incursion des guérilleros espagnols, sous l’égide de l’Unión Nacional Española, pour établir une tête de pont républicaine. Échec militaire, et refus allié et français de rouvrir la question espagnole.
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Opération Boléro-Paprika, 7 septembre 1950. Arrestation de 288 étrangers, en majorité des réfugiés espagnols, dont de nombreux anciens de la Résistance et de la Libération. Dissolution par arrêtés du Parti communiste espagnol et de ses organisations annexes, dont l’Amicale des anciens FFI et résistants espagnols, dissoute par arrêté du 7 octobre 1950.
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Normalisation économique franco-espagnole sous la Vᵉ République, années 1960, crédits, biens d’équipement et échanges commerciaux.
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Propos prêtés à la tradition gaulliste, Peyrefitte, Lacouture, entourage familial. À vérifier dans leur support exact avant toute citation. Non employés ici comme preuve, mais comme indices d’un climat.