Chapitre I. La vérité maintenant !

Chapitre I. La vérité maintenant !

 

Il y a des images qui ne passent pas. Elles ne vieillissent pas, ne jaunissent pas comme les photographies de famille, ne prennent pas cette douceur trompeuse des souvenirs que le temps polit à force de les frotter contre l’oubli. Elles restent coupantes. Elles gardent leur angle et blessent encore, longtemps après que les hommes qui les ont produites sont entrés dans les livres, avec leurs statues, leurs discours, leurs justifications et leurs hypocrisies bien repassées.

Pour moi, l’une de ces images fut une poignée de main.

De Gaulle et Franco.

L’ancien chef de la France libre et le dictateur espagnol. L’homme de Londres et l’homme du Pardo, El Caudillo. Celui que l’on présentait comme le visage du refus français et celui qui avait écrasé la République espagnole, fusillé, emprisonné, exilé, humilié tout un peuple. Pour beaucoup, ce ne fut qu’un voyage, une rencontre de vieux généraux, une courtoisie tardive, une affaire diplomatique. Pour moi, ce fut une profanation.

La poignée de main de De Gaulle à Franco fut, pour moi, plus qu’une image. Ce fut une blessure. Une de ces blessures qui ne saignent pas tout de suite, mais qui inoculent dans le corps une fièvre durable. Elle engendra en moi une révolte, et cette révolte, au lieu de me fermer, m’ouvrit. Elle me donna le courage de la curiosité.

J’avais quatorze ans. C’est peu, quatorze ans, sur un registre d’état civil. C’est très peu pour les adultes qui croient encore que l’âge donne la profondeur. Mais il y a des enfances que le siècle a déjà visitées. Des enfances où les morts parlent avant les professeurs, où les noms de prisons, de fusillés, d’exilés, de vaincus, entrent dans la tête avant les leçons de morale civique. Je venais de cette Espagne-là. Je venais d’une famille républicaine, traversée par la guerre, les deuils, les prisons politiques, les absences et cette dignité des vaincus qui ne demande pas pardon d’avoir eu raison trop tôt.

Alors cette poignée de main ne pouvait pas rester extérieure à moi.

Elle ne fut pas seulement une indignation. Elle fut un déclencheur. Une ligne. Une décision. Je compris ce jour-là qu’on ne pouvait pas déléguer sa fidélité. Qu’aucun grand homme, aucune légende nationale, aucun uniforme sauvé par les récits officiels ne devait penser à ma place. Je compris qu’il ne suffisait pas d’avoir été du bon côté un jour pour y demeurer toujours. On pouvait avoir été Londres et finir au Pardo. On pouvait avoir incarné la France libre et serrer la main du bourreau de l’Espagne.

Ce jour-là, je ne perdis pas seulement une illusion sur de Gaulle. Je gagnai une obligation envers moi-même.

À partir de là, ma colère devint une décision. Elle cessa d’être seulement une douleur héritée de l’Espagne, de mon enfance, de ma famille, de ceux que le franquisme avait brisés. Elle devint une manière de vivre. Je ne pouvais plus admirer sans interroger, respecter sans juger, accepter qu’on blanchisse un bourreau au nom de la grandeur, du réalisme ou des convenances diplomatiques.

J’en avais déjà parlé avec Norbert. Cette poignée de main, nous l’avions retournée ensemble bien avant que je n’ose en faire une question à voix haute. Il ne tranchait pas à ma place. Il me laissait buter sur le fait, le regarder, le soupeser. C’est de ces conversations que naquit l’envie d’interroger un jour l’homme qui, à la Font-Neuve, parlait le moins et savait le plus.

L’antifascisme ne serait pas pour moi une posture. Ni une décoration morale. Ni une mémoire de salon. Ce serait une conduite. Une manière de dire non, même à ceux qu’on nous avait appris à respecter.

La colère avait sa source dans une image. Sa scène, elle, me vint des armes.

Cet été 1970, j’avais trouvé des armes de guerre dans une planque de la Font-Neuve. Pour moi, c’étaient d’abord des objets interdits, lourds, fascinants, sortis d’un roman que personne n’avait refermé. Je suis allé tirer sur le plateau des Moulins, cette colline en face de la Font-Neuve, avec l’inconscience dangereuse de l’âge où l’on croit que le passé est un terrain vague. Le staccato des mitraillettes a traversé Vachères. Des habitants ont reconnu ce bruit-là. On n’oublie pas le bruit des armes, même quand on prétend avoir repris une vie normale. Ils ont prévenu Norbert.

Il m’a engueulé. Légèrement. Pour la forme surtout. Il fallait bien marquer le coup, remettre l’adolescent à sa place, sauver l’apparence de l’autorité domestique. Mais très vite, l’affaire dépassa la remontrance. Il y eut branle-bas de combat. Des mitraillettes de la Résistance avaient parlé en clair au-dessus du village, et cela, Norbert se devait de le porter aux siens. Il réunit à la Font-Neuve ses compagnons de résistance, le cercle du capitaine Alexandre. René Char était là. Les vieux liens se remirent à trembler sous la poussière. Les noms revinrent. Les prudences aussi.

Ils se retirèrent au salon, une pièce à part, porte close. Les voix arrivaient étouffées, comme si la guerre continuait de parler derrière le bois. On savait qu’il ne fallait pas entrer. Ces hommes avaient leurs silences, leurs noms de guerre, leurs morts, leurs phrases qu’ils ne donnaient pas aux enfants. Ils parlaient entre eux, dans cette langue des survivants qui ne se livre pas aux curieux. Et pour une fois, le curieux n’était pas tout à fait de trop, puisque c’était lui, avec ses rafales sur la colline, qui les avait rassemblés.

Ce jour-là, je toquai.

Je ne sais plus si l’on m’autorisa vraiment à entrer, ou si ma colère passa avant moi. Je m’adressai au capitaine Alexandre. Pas au poète, pas à l’homme des livres, pas à la figure littéraire. Au résistant. À l’homme de la nuit, des parachutages, des terrains clandestins, des armes attendues dans le noir, des compagnons tombés sans sépulture assez grande.

— Que pensez-vous du voyage de De Gaulle en Espagne, et de sa poignée de main à Franco ?

Il y avait dans son regard cette gravité sèche des hommes qui ont vu ce que les salons appellent ensuite des événements.

— Je n’ai jamais apprécié le général. Et je l’ai écrit, noir sur blanc.

Il tira sur sa cigarette. Puis :

— Je me méfie des hommes qui ne transpirent pas.

Ces poignées de main, dit-il, n’effacent rien.

— Les saluts aux dictateurs sont des insultes à nos morts.

Il fallait, ajouta-t-il, l’entêtement de la mémoire. Rester têtus. Ne pas laisser le sommeil gagner ce qui doit rester vif.

Dans la pièce, quelque chose se figea. Pas longtemps. Mais assez pour que je comprenne que ma question n’était pas une insolence d’enfant. C’était une accusation adressée à la version officielle du monde. Pour la première fois, un adulte nommait la trahison sans ce vernis d’État que l’on passe sur les compromissions pour les faire briller sous les lustres des chancelleries.

Norbert me regarda autrement ce jour-là.

Norbert Vincent était le compagnon de ma mère, mon beau-père, son concubin comme on disait alors, avec ce mot gris, pauvre, administratif, qui ne sait rien dire des fidélités, des présences, des vies partagées. Mais Norbert était aussi un résistant, membre du petit groupe SAP de René Char, huit hommes avec Char compris, comme le montrait l’une des rares photographies publiées après la Libération. Norbert avait appartenu à ce monde clandestin où l’on ne parlait pas pour se raconter, mais pour transmettre ce qui devait l’être, et seulement quand le moment était venu.

Ce jour-là, devant cette question posée au capitaine Alexandre, il comprit que je n’étais pas un gamin.

Pas parce que je savais qui était Franco. Beaucoup savent des noms sans savoir ce qu’ils contiennent. Mais parce que je savais ce que signifiait une poignée de main. Elle pouvait être une trahison, une absolution symbolique, une insulte faite aux morts. Le franquisme n’était pas une opinion politique espagnole, mais une machine de guerre contre la République, contre les ouvriers, contre les paysans, contre les femmes libres, contre les vaincus, contre les familles comme la mienne.

Restaient les armes. C’était pour elles que les hommes s’étaient réunis. On en parla. Que fallait-il en faire ? Les remettre à la gendarmerie ? Norbert refusa. Net.

Il savait que je ne parlerais pas. Il savait surtout que je ne m’en vanterais pas. Il m’avait jaugé. Dans son regard, je n’étais plus seulement le gamin imprudent qui avait tiré sur une colline. J’étais devenu, malgré moi, le dépositaire d’un secret.

Alors il eut cette phrase, simple, sèche, immense :

— On ne sait jamais.

Il n’ajouta rien. Il n’avait pas besoin. Chez les hommes qui avaient connu la Milice, la Gestapo française, la compagnie Brandebourg et les lâchetés administratives, cette phrase suffisait. On ne sait jamais qui gouvernera demain, ce que deviendra une gendarmerie sous de mauvais ordres, quels papiers dormiront dans quels tiroirs, ni quels noms seront ressortis quand le vent tournera. Cela voulait dire : nous avons déjà vu l’État changer de visage, la loi servir les assassins, la République se coucher et l’uniforme français frapper à la porte.

Les armes restèrent donc hors du circuit officiel. Non par goût des armes. Par prudence. Par défiance. Par fidélité à cette vieille intelligence clandestine qui sait que la paix n’est jamais qu’une promesse tenue jusqu’à nouvel ordre.

Après cela, Norbert m’ouvrit sa bibliothèque, et commença à me parler de la Résistance.

L’ouverture de la bibliothèque ne fut pas un geste ordinaire. Chez lui, les livres n’étaient pas rangés pour faire sérieux, ni pour décorer les murs avec de la pensée reliée, alignés comme des objets de respect bourgeois. C’étaient des traces, des outils, des preuves, des compagnons de clandestinité intérieure. Des armes calmes, sans poudre mais non sans déflagration. Des livres pour comprendre, pour douter, pour accuser, pour me défier des discours officiels.

Il me présenta aussi au cercle des libres penseurs de Vachères. Là encore, rien de solennel en apparence, ni cérémonie ni diplôme ni grande phrase. Des hommes et des femmes, des livres, des conversations, des regards qui vous jaugent. Par la nièce de l’un des membres, on me prêtait des ouvrages. On m’aidait à réfléchir. Non pas à croire. À réfléchir. La nuance était immense.

J’y appris que les faits ont une odeur. L’odeur de la poussière d’archives, du papier jauni, des noms rayés, des procès-verbaux, des journaux menteurs, des témoignages qu’on n’a pas voulu entendre. J’y appris aussi que l’Histoire n’est jamais innocente lorsqu’elle se prétend neutre. La neutralité, parfois, n’est que le costume propre de la lâcheté.

Là commença ma colère instruite. Non la colère qui casse pour ne pas penser, mais celle qui lit, qui vérifie, qui compare les dates, les noms, les lois, les silences. Une colère qui ne se contente pas de haïr Franco et qui veut savoir qui l’a reconnu, qui l’a financé, qui lui a serré la main, qui a détourné les yeux, qui a appelé réalisme ce qui n’était que complicité.

Penser, ce n’était pas répéter plus élégamment ce que d’autres avaient décidé vrai. C’était demander des comptes aux images. C’était interroger la poignée de main de De Gaulle à Franco, se demander ce qu’il restait de la France libre quand elle saluait le bourreau de l’Espagne, comprendre que les vaincus de 1939 n’avaient pas perdu leur dignité, seulement la guerre, apprendre que les livres pouvaient continuer le combat autrement, sans mitraillette, mais avec une précision parfois plus dangereuse.

Norbert ne me donna pas une doctrine. Il me donna accès. C’est beaucoup plus rare.

Quant à la Résistance, il ne la racontait pas vraiment. Pas comme on raconte une histoire. Norbert ne vidait pas sa mémoire sur la table. Il lâchait des brides. Des morceaux. Des bouts de nuit. Une phrase, puis le silence. Un nom, puis le regard qui s’en allait ailleurs. Les anciens résistants ne faisaient pas toujours de grands récits. Ils avaient souvent cette pudeur dure de ceux qui savent que les mots peuvent trahir les morts s’ils deviennent trop faciles.

Souvent, cela se passait devant la pierre du mémorial d’Arthur.

Arthur Vincent, son frère.

Arthur, assassiné à Vachères le 19 avril 1944 par la Gestapo française, par les hommes de la compagnie Brandebourg, par cette France auxiliaire de l’occupant qui savait parfois mieux que l’occupant où frapper. Arthur, infirme, désarmé, pris parce que Norbert n’était pas là. Arthur, le frère frappé à la place du frère recherché.

Norbert allait parfois devant la pierre du mémorial et y faisait une courte sieste. Ce détail ne m’a jamais quitté. Il ne venait pas seulement se recueillir. Il se couchait près du frère mort. Il s’abandonnait quelques minutes à côté de celui qui avait payé pour lui, ou du moins à cause de la traque qui le visait. Cette sieste n’avait rien d’anodin. C’était une forme de veille inversée. Un vivant qui dort auprès du mort. Un frère qui revient poser son corps près d’une pierre, comme on retourne auprès d’une dette que rien ne solde.

Je compris plus tard que cette pierre n’était pas seulement une pierre. C’était une porte. C’est devant elle que les phrases pouvaient sortir. Pas toutes. Jamais toutes. Mais assez pour que l’enfant, puis l’homme que je devenais, entende ce que les livres ne savent pas dire.

Un jour, il me parla des deux miliciens.

L’exécution avait eu lieu pendant l’Occupation, en 1944, avant l’assassinat d’Arthur. C’était cela, aussi, que les commémorations simplifiaient trop souvent. La compagnie Brandebourg, la Gestapo française, les auxiliaires de la répression ne cherchaient pas Norbert par hasard. Norbert avait exécuté deux membres de la Milice. Leur appartenance à la Milice avait été clairement établie. Le contexte aussi. Plus tard, la justice française l’inquiéta pour ces faits. Puis elle le mit hors de toute charge, non parce que les morts n’avaient pas existé, non parce que sa responsabilité directe disparaissait dans un brouillard commode, mais parce que les faits devaient être lus dans la guerre clandestine où ils avaient eu lieu.

La Milice n’était pas une opinion. Elle était un appareil français de persécution. Elle traquait les résistants, les juifs, les communistes, les réfractaires, les hommes libres. Elle n’était pas l’adversaire abstrait d’un débat civique. Elle était le bras armé d’une France qui avait choisi la haine, la collaboration, la chasse aux vivants.

Norbert ne dramatisa pas. Il ne se justifia pas beaucoup. Les hommes de cette trempe ont une pudeur sèche, presque brutale. Il dit les faits. L’Occupation. La Milice. La peur. Les traques. Les noms. Le contexte. Les deux hommes exécutés. Sa responsabilité. Puis la suite, terrible, mécanique : c’est pour cela qu’on le cherchait, pour cela qu’ils vinrent à la Font-Neuve, pour cela qu’Arthur mourut.

Je l’écoutai. Je ne savais pas encore que certaines confidences ne s’entendent qu’une fois, et qu’ensuite elles restent en vous comme une pièce métallique sous la peau.

L’assassinat d’Arthur ne tombait donc pas du ciel comme un éclair absurde. Il s’inscrivait dans une chaîne de guerre. Avant le 19 avril 1944, Norbert Vincent, membre du groupe SAP de René Char, avait participé à l’exécution de deux miliciens. C’est pour cela qu’on le recherchait. La compagnie Brandebourg ne venait pas flairer la campagne par hasard. Elle venait saisir un homme. Ne trouvant pas Norbert, elle prit Arthur, son frère infirme, et fit de lui une vengeance.

La répression ne manqua pas sa cible par erreur. Elle frappa le sang du résistant, puisque le résistant lui échappait.

René Char fixa cette mort dans les Feuillets d’Hypnos.

Tel un perdreau mort, m’est apparu ce pauvre infirme que les Miliciens ont assassiné à Vachères après l’avoir dépouillé des hardes qu’il possédait, l’accusant d’héberger des réfractaires. Les bandits avant de l’achever jouèrent longtemps avec une fille qui prenait part à leur expédition. Un œil arraché, le thorax défoncé, l’innocent absorba cet enfer et LEURS RIRES.

Mais pour moi, le feuillet n’est pas seulement un texte. Il est une pièce de famille. Une archive morale. Derrière les lignes du poète, il y a la Font-Neuve, il y a Norbert, il y a Arthur, il y a cette pierre devant laquelle un frère venait dormir un peu. Il y a les phrases retenues des survivants et la manière terrible qu’a le siècle de passer par les familles avant d’entrer dans les livres.

Longtemps, j’ai pensé que la Résistance appartenait aux monuments, aux plaques, aux cérémonies, aux discours des maires, aux gerbes de fleurs déposées avec un retard de convenance. Mais celle que Norbert m’a transmise n’avait rien de commémoratif. Elle sentait la poussière des planques, le métal froid des armes, les livres prêtés en cachette à un adolescent, les conversations derrière une porte close, les colères qui cherchent leur forme, les phrases brèves qui contiennent toute une vie.

Elle tenait dans un refus, dans une bibliothèque ouverte, dans une question posée au capitaine Alexandre, dans le bruit des mitraillettes sur le plateau des Moulins, dans une sieste devant la pierre d’Arthur. Et dans cette phrase de Norbert : On ne sait jamais.

Cette phrase, je l’ai portée longtemps sans savoir tout ce qu’elle contenait. Elle disait la prudence, la défiance, l’expérience des hommes qui ont vu l’État légal devenir l’État criminel. Elle disait aussi que les armes, les livres, les noms, les archives, les fidélités ne se remettent pas naïvement entre toutes les mains, et que la guerre n’est jamais définitivement désarmée.

Et c’est peut-être là que commence ce livre. Non dans l’invention pure, non dans le confort d’une fiction qui se croit libre parce qu’elle n’a pas de dettes, mais dans une dette. Tout ce qui suivra ne fera que déplier cette première blessure : l’impossibilité de laisser les autres classer les morts, adoucir les trahisons, confisquer les récits, donner aux vainqueurs le privilège de nommer les vaincus.

À quatorze ans, je n’avais pas encore l’âge d’avoir raison. Mais j’avais déjà assez de morts derrière moi pour savoir quand les récits officiels mentaient.

On ne combat pas toujours de la même manière. On ne répond pas à la nuit avec les mêmes outils selon qu’elle avance encore ou qu’elle prétend n’avoir jamais existé. Il y eut le temps de l’Espagne, les passages, les fuites, les armes, les frontières, les noms de guerre et les décisions irréversibles. Puis vient le temps d’écrire. Non pour sauver les morts, personne ne sauve les morts. Mais pour empêcher les vivants de parler à leur place.

Car toute l’histoire du franquisme, et de ses complaisances européennes, repose sur une entreprise de vocabulaire. On ne ment pas seulement avec de fausses dates. On ment avec des mots propres. On dit « prudence » pour ne pas dire abandon. On dit « non-intervention » pour ne pas dire trahison. On dit « maintien de l’ordre » pour ne pas dire terreur. On dit « amnistie » pour ne pas dire effacement. On dit « réconciliation » pour ne pas dire impunité.

De là vient le titre de ce chapitre : La vérité maintenant !

Commémorer ne suffit plus. Déposer des fleurs sur les tombes pendant que les assassins dorment dans les archives ne suffit plus. Et l’on ne peut plus parler de guerre civile comme si deux fatalités s’étaient rencontrées dans le ciel espagnol. Il faut nommer. Nommer le coup d’État contre une République légale, les complicités, les démocraties lâches, l’Église quand elle bénit le fusil, les juges quand ils changent la terreur en procédure, les silences quand ils deviennent complices.

La vérité n’est pas une vengeance. Elle est le minimum dû aux morts.

Et ceux qui avaient pour charge de la dire, mais qui l’ont tue, ne furent pas seulement prudents, modérés, raisonnables ou diplomates. Ils furent les gardiens polis du mensonge, les domestiques cultivés de l’oubli, les barbares intellectuels de l’ordre établi.

C’est contre eux que ce livre s’écrit. Non pour refaire l’Histoire, mais pour l’empêcher de continuer à mentir.

Chapitre II. La croisade à crédit