Préface

Préface

Nommer les choses

Nommer les choses par leur nom. C’est déjà un acte de résistance.

Je ne prétends pas réécrire l’Histoire. Je n’en ai ni la vanité, ni le goût, ni le besoin. L’Histoire est là. Les faits sont là, têtus, rugueux, obstinés comme des pierres dans la bouche de ceux qui voudraient parler plus proprement qu’ils n’ont agi.

Je prétends seulement nommer les choses par leur nom.

Ce livre est un réquisitoire contre la falsification de l’Histoire, ses faussaires, et il ne s’en cache pas. Mais un réquisitoire qui s’interdit le mensonge, et qui doit à l’historien ce qu’il refuse au propagandiste : le respect du fait. On plaide ici une cause sans jamais falsifier la preuve.

Un soulèvement militaire contre une République légalement constituée n’est pas d’abord une « guerre civile ». C’est un soulèvement militaire. C’est une rébellion armée. C’est un coup d’État. Et lorsqu’un coup d’État prétend gouverner par la terreur, lorsqu’il fusille, bombarde, purge, enferme, déporte, exécute, il ne relève plus seulement de la politique, il entre dans la grammaire froide de la violence organisée.

La guerre civile espagnole n’est pas née d’un désaccord électoral, d’une querelle de voisinage, d’une colère populaire subitement montée des villages comme une fièvre d’été. Elle naît d’un acte précis : le soulèvement d’une partie de l’armée contre le gouvernement de la Seconde République espagnole. Tout commence par cette révolte. Le coup d’État échoue partiellement, et c’est son échec qui ouvre la guerre.

Il faut donc se méfier des mots lorsqu’ils arrivent trop polis.

« Guerre civile » est devenu le grand drap blanc jeté sur le lit défait du crime initial. L’expression n’est pas fausse pour décrire ce qui suit. Espagnols contre Espagnols, familles séparées, villages coupés en deux, voisins devenus ennemis, soldats improvisés, milices, colonnes, fronts, représailles, massacres. Mais elle devient trompeuse si elle efface ce qui précède, l’attaque contre la légalité républicaine.

Car avant la guerre, il y a le coup. Avant le front, il y a la trahison. Avant les deux Espagnes, il y a une Espagne armée contre l’autre par ceux qui avaient juré de servir l’État.

Le soulèvement de juillet 1936 est préparé par des secteurs militaires, monarchistes, conservateurs et d’extrême droite. Il vise à renverser le gouvernement issu du Front populaire et à substituer à la République un ordre autoritaire. Le caractère pleinement totalitaire et national-catholique du régime se forgera plus tard, sous Franco, après l’unification forcée de 1937. Les généraux en sont les figures centrales. Mola en est l’organisateur, « le Directeur », Sanjurjo le chef désigné, qui meurt dès le 20 juillet 1936, et Franco celui qui s’imposera après lui.

On dira que les violences existaient déjà. Oui. On dira que l’Espagne était fracturée. Oui. On dira que des églises brûlaient, que des prêtres furent assassinés, des propriétaires menacés, des militants de droite tués. Oui encore.

Mais aucune de ces réalités ne transforme un coup d’État en nécessité historique. Aucune violence sociale, aucun désordre, aucune peur bourgeoise, aucun sermon de sacristie, aucun éditorial monarchiste ne donne à des généraux le droit de renverser une République. Le crime d’un adversaire ne fonde pas la légitimité du vôtre. Il peut expliquer la peur, il ne justifie pas la trahison.

C’est ici que commence la falsification.

On a souvent parlé de « croisade », comme si le fusil recevait du ciel son permis de tuer. De « salut de l’Espagne », comme si l’Espagne était une malade et Franco son médecin militaire. D’« ordre », comme si l’ordre consistait à remplir les fosses. De « pacification », comme si la paix pouvait sortir d’un peloton d’exécution.

Il faut défaire cette langue-là.

La langue franquiste a toujours su se parfumer. Sous sa plume, la vengeance se nomme répression et l’élimination, purification. L’abattage politique y passe pour justice militaire, la confiscation d’un pays pour victoire, et le silence des vaincus pour paix. Elle transforme les rebelles en héros et les démocrates en ennemis, les massacres en nécessités historiques. Cette langue est une alchimie, elle change le plomb de la répression en or de croisade.

Or les faits sont moins dociles que les catéchismes.

La République espagnole était l’État légal. Le soulèvement militaire en fut la rupture. La guerre ne surgit pas du néant, elle suit l’échec partiel du coup d’État. Et le régime issu de la victoire franquiste institua, pendant des décennies, une dictature née dans la violence et consolidée par elle.

Dire cela n’est pas réécrire l’Histoire. C’est refuser qu’elle soit relue avec les lunettes du vainqueur.

Reste le mot le plus âpre : terrorisme.

Il faut l’employer avec précision, sans facilité. Juridiquement, le terme relève surtout de cadres modernes, instables, souvent définis par les États pour désigner la violence de leurs adversaires. Mais politiquement et historiquement, il peut aussi désigner un mode de gouvernement, l’usage méthodique de la violence contre des populations pour imposer l’obéissance par la peur.

Cette dissymétrie du vocabulaire est ancienne. L’occupant nazi qualifiait de terroristes les résistants français. L’État français de Pétain et les forces collaborationnistes reprirent cette rhétorique pour criminaliser ceux qui refusaient la servitude. Ainsi va la langue des pouvoirs meurtriers. Elle réserve le mot « terrorisme » aux ennemis qu’elle pourchasse et nomme « ordre », « sécurité » ou « pacification » la terreur qu’elle exerce.

Franco s’inscrit pleinement dans cette logique. Il transforma la violence politique en système, la peur en instrument de gouvernement, l’élimination des opposants en procédure d’État. Sous le nom d’ordre, il institutionnalisa la terreur.

Le soulèvement franquiste et la répression qui l’accompagne entrent dans cette logique. Non pas comme un excès accidentel, non pas comme une bavure de guerre, mais comme une méthode. Le coup d’État ne voulait pas seulement prendre Madrid, il voulait refaire l’Espagne par la peur.

Il voulait que la République ne perde pas seulement la guerre. Il voulait qu’elle perde sa mémoire, sa dignité, sa langue, ses morts, ses enfants, ses écoles, ses femmes libres, ses instituteurs, ses syndicalistes, ses paysans debout, ses athées tranquilles, ses croyants non soumis, ses pauvres qui avaient osé lever la tête, et tous ceux que l’Histoire a oubliés.

Voilà pourquoi il faut commencer par les mots.

On peut parler de guerre civile, à condition de ne jamais oublier qu’elle fut déclenchée par une rébellion militaire. On peut parler de violences républicaines, à condition de ne jamais les isoler du contexte d’un État attaqué, d’une société fracturée, d’une armée insurgée et d’une droite qui avait choisi les casernes contre les urnes.

Car il y eut des martyrs dans les églises. Il y eut aussi des martyrs dans les fossés.

Et tous n’eurent pas droit aux cierges, aux plaques, aux messes, aux monuments, aux pardons officiels.

Cette préface n’a donc qu’une ambition : poser une règle d’honnêteté. Expliquer une révolte n’est pas la justifier, et la justifier ne serait pas encore la dire inévitable. Ces trois gestes resteront distincts. On ne tiendra pas pour neutres des mots qui mentent, ni pour sagesse une prudence qui couvre la lâcheté. La légalité républicaine ne sera pas placée au même rang que la sédition militaire, et les morts ne seront pas triés selon la religion de leurs bourreaux. Et l’on ne demandera pas aux vaincus de se taire une seconde fois pour ne pas troubler le confort moral des héritiers de l’ordre.

Je ne réécris pas l’Histoire. Je soulève le drap. Sous le drap, il y a les faits. Et les faits, eux, ne demandent pas pardon d’exister.