Fascicule N° II – La répression des campagnes

Fascicule N° II: La répression des campagnes

Dossier documentaire (1868-1936)

Église, propriété, Guardia Civil et armée face aux révoltes paysannes en Espagne

Préambule – Replacer le banc des accusés

Ce fascicule ne se place pas dans le vocabulaire de l’excuse. Il ne demande pas davantage que toute violence commise au nom du peuple soit absoute par principe. Il refuse une opération plus ancienne et plus commode : faire commencer l’histoire au moment où les dominés frappent, puis laisser hors du procès les institutions qui avaient organisé leur faim, leur dépendance et leur silence.

Une révolte née du chômage saisonnier, de la confiscation de la terre, de l’humiliation sociale, du pouvoir des notables, de la surveillance cléricale et de la coercition armée ne vient pas demander pardon devant le tribunal des propriétaires. Elle témoigne. Elle accuse. Elle oblige à regarder ce qui précédait les flammes, les barricades et les coups de feu.

Comprendre cette généalogie ne revient pas à déclarer juste chacun des actes commis dans la révolte. Les flammes ne naissent pas pures ; les cris ne sortent pas polis de la gorge des humiliés. Des innocents peuvent être frappés, des crimes commis, des responsabilités individuelles engagées. Mais il existe une différence essentielle entre reconnaître cette part tragique et moraliser la révolte depuis le balcon des vainqueurs, comme si la longue violence légale n’avait jamais existé.

L’objet de ce dossier est donc double : établir les mécanismes ordinaires de la coercition rurale et replacer les grands épisodes de répression dans leur continuité. La Guardia Civil, l’armée, les autorités civiles, les réseaux de propriétaires et une partie de l’institution ecclésiastique n’agissaient pas toujours comme quatre puissances séparées. Selon les régions et les périodes, ils composaient un bloc social mouvant, où se mêlaient cléricature, aristocratie foncière, notabilités locales et, avec l’essor du capitalisme, bourgeoisie propriétaire, industrielle et financière.1

1. Un bloc de pouvoir, non quatre institutions juxtaposées

Dans l’Andalousie latifundiaire et dans une partie de l’Estrémadure, la terre, le prestige social et l’autorité morale furent longtemps associés. L’aristocratie possédait les grands domaines ; l’Église détenait ou avait détenu des terres, des rentes et surtout un pouvoir social qui survivait aux désamortissements ; les notables administraient l’accès au travail, au crédit et aux faveurs. Les ventes de biens ecclésiastiques et communaux du XIXᵉ siècle ne créèrent pas partout une démocratie de petits propriétaires. Elles favorisèrent souvent ceux qui disposaient déjà du capital, de l’information et des réseaux nécessaires pour acheter.2

La composition de ce bloc variait. Dans le Sud, la grande propriété foncière et la masse des journaliers dominaient le rapport social. Au Pays basque, particulièrement en Biscaye, la configuration était différente : anciennes élites locales, réseaux catholiques, commerce, mines, banques et sidérurgie s’imbriquaient dans une bourgeoisie moderne, sans que la modernité industrielle abolît les hiérarchies sociales ni les alliances avec l’Église. L’aristocratie et la bourgeoisie ne se succédèrent donc pas proprement comme deux mondes ennemis. Elles se rapprochèrent, se marièrent, échangèrent terres, capitaux, titres et influence.

La propriété constituait la base matérielle de cet ordre. La légitimation religieuse pouvait lui donner la forme d’un devoir. La Guardia Civil assurait la coercition habituelle ; l’armée intervenait lorsque la contestation dépassait l’échelle locale ou menaçait les communications, les mines, les villes et le pouvoir central. Ce n’étaient pas quatre piliers identiques, mais les fonctions complémentaires d’un même système : posséder, légitimer, administrer et réprimer.

2. Une violence quotidienne presque sans archives

Les grandes répressions ont laissé des dossiers parce qu’elles firent de nombreux morts, mobilisèrent l’armée, provoquèrent des procès ou devinrent des scandales nationaux. La coercition ordinaire des campagnes fut beaucoup moins consignée. Elle était souvent trop banale pour devenir un événement administratif autonome.

Il suffisait qu’un propriétaire, un cacique, un maire, une autorité provinciale ou un membre influent du clergé réclamât l’intervention de la force publique pour qu’une réunion fût dispersée, qu’un piquet de grève fût intimidé, que des militants fussent arrêtés ou que l’ordre local fût rétabli. Ces interventions pouvaient laisser une mention dans une correspondance municipale, un registre de prison, une plainte, un journal ou une mémoire familiale ; elles ne produisaient pas nécessairement un dossier complet et durable.3

Il serait impossible de compter exactement les interventions qui ne furent pas enregistrées. On ne peut donc affirmer statistiquement que « la plupart » échappèrent à toute consignation. On peut en revanche constater qu’une part considérable de la coercition quotidienne n’a laissé que des traces dispersées, indirectes ou locales. L’absence d’un rapport de police ne prouve pas l’absence d’une intervention ; elle peut aussi révéler que cette intervention appartenait à la routine.

Les archives centrales retiennent surtout la détonation. Pour retrouver la pression quotidienne, il faut descendre à l’échelle du village et croiser les fonds municipaux, judiciaires, militaires, paroissiaux, syndicaux, familiaux et journalistiques. La méthode n’est pas de remplacer une archive manquante par une certitude, mais de faire converger des séries de traces que l’État n’avait jamais réunies dans un même dossier.

Les registres paroissiaux occupent ici une place essentielle. Avant la généralisation du registre civil moderne en 1871, les paroisses constituaient la source la plus continue pour les baptêmes, les mariages et les sépultures. Même après 1871, elles demeurent indispensables pour reconstruire les familles, les mortalités précoces, les veuvages, les crises locales et les ruptures de communauté.4

Ces livres ne disent pas toujours qui a donné l’ordre, qui a frappé ni pourquoi une famille a quitté le village. Mais ils inscrivent les corps : l’enfant baptisé puis enterré quelques mois plus tard, la veuve, l’homme mort jeune, la famille interrompue, la surmortalité d’une année de crise. Là où l’administration n’avait rien jugé digne d’un rapport, l’église du village avait souvent enregistré une naissance, puis une mort. Cette continuité documentaire ne suffit pas à démontrer chaque acte répressif ; elle permet de mesurer le monde social sur lequel cette répression s’exerçait.5

3. La Guardia Civil : la coercition de premier recours

3.1. Une gendarmerie militarisée

La Guardia Civil fut créée en 1844 sous le règne d’Isabelle II et organisée par le duc d’Ahumada. Elle devait assurer la sécurité des routes et des campagnes, lutter contre le banditisme et donner à l’État une force permanente capable d’agir au-delà des polices locales. Son caractère militaire, sa discipline, son implantation territoriale et sa double fonction policière et armée en firent rapidement un instrument majeur du maintien de l’ordre rural.6

Sa mission officielle ne se réduisait pas à la défense des grands propriétaires. Elle poursuivait les délits, surveillait les routes et protégeait les personnes. Mais, dans une société rurale profondément inégale, la protection de la propriété et le maintien de l’ordre signifiaient fréquemment la protection d’un rapport social déterminé. Le journalier, le métayer, le syndicaliste ou l’occupant d’une terre rencontraient alors l’État sous la forme du tricorne.

3.2. Les pratiques ordinaires

La Guardia Civil intervenait contre les grèves, les rassemblements, les occupations de terres et les mouvements considérés comme subversifs. Les pratiques variaient selon les lieux et les périodes : surveillance, contrôles, interrogatoires, arrestations, coups, détention préventive, dispersion armée, poursuites judiciaires. La célèbre ley de fugas – l’exécution d’un détenu sous le prétexte d’une tentative de fuite – appartient également à l’histoire des violences policières espagnoles, mais son emploi doit être établi cas par cas et non invoqué comme une explication automatique.

La coercition n’était pas seulement corporelle. Une arrestation, même brève, pouvait faire perdre l’embauche ; une inscription politique pouvait fermer les domaines à un journalier ; une famille pouvait être privée de crédit ou de logement ; un métayer pouvait perdre sa parcelle. La force publique intervenait dans un monde où les propriétaires détenaient déjà des moyens économiques de punition. La répression officielle et la dépendance privée se renforçaient mutuellement.

4. Quand l’armée intervenait

L’armée prenait généralement le relais lorsque la Guardia Civil et les forces locales ne suffisaient plus, lorsque la protestation s’étendait à plusieurs communes ou provinces, ou lorsque des intérêts stratégiques – chemins de fer, ports, mines, arsenaux, communications – paraissaient menacés. Cette distinction n’était jamais absolue : Guardia Civil, police, gardes d’assaut et unités militaires pouvaient agir ensemble.

Échelle dominante

Forces mobilisées

Moyens habituels

Fonction politique

Locale

Guardia Civil, autorités municipales ; parfois police urbaine

Surveillance, dispersion, arrestations, fusils et sabres

Rétablir rapidement l’ordre et isoler les meneurs

Régionale

Guardia Civil et armée

État de guerre, troupes, mitrailleuses, artillerie

Briser une grève générale ou un soulèvement étendu

Insurrection majeure

Armée, troupes coloniales, aviation ; forces de sécurité

Bombardement, occupation militaire, tribunaux d’exception

Rétablir l’autorité centrale et produire un exemple national

Ce tableau résume une tendance générale. Il ne décrit pas un règlement uniforme : les forces se chevauchaient et la décision dépendait des gouvernements, des gouverneurs civils, des capitaines généraux et de la gravité attribuée au mouvement.

5. Cinq épisodes révélateurs

5.1. Jerez de la Frontera, janvier 1892

Dans la nuit du 8 janvier 1892, plusieurs centaines de journaliers pénétrèrent dans Jerez dans un contexte de chômage, de misère et d’agitation anarchiste. Le mouvement mêlait revendications matérielles, libération de prisonniers et espérance révolutionnaire. Il fut dispersé en quelques heures, après plusieurs morts.

La répression fut beaucoup plus durable que l’insurrection. Des centaines d’ouvriers agricoles, de militants et de diffuseurs de presse anarchiste furent arrêtés. Des tribunaux militaires prononcèrent de lourdes peines ; quatre condamnés furent exécutés au garrot le 10 février 1892. La disproportion entre la brièveté du mouvement et l’ampleur de la répression montre que l’objectif ne consistait pas seulement à reprendre la ville, mais à désorganiser durablement les réseaux militants de la province de Cadix.7

La documentation disponible permet d’établir la répression militaire et judiciaire. Elle est moins précise sur le rôle direct de chaque curé ou autorité ecclésiastique locale. Il faut donc distinguer le discours catholique général de défense de l’ordre social des accusations nominatives, qui exigent des archives locales.

5.2. La Semaine tragique de Barcelone, juillet 1909

La mobilisation de réservistes destinés à la guerre du Maroc mit le feu aux poudres. Le système de recrutement faisait peser la guerre sur les familles populaires tandis que les plus riches pouvaient plus aisément échapper au service. La grève générale devint insurrection urbaine, anticoloniale et anticléricale. Des couvents, des écoles religieuses et des églises furent incendiés.

L’état de guerre fut proclamé et l’armée occupa Barcelone. La répression fit plus d’une centaine de morts selon les décomptes courants, entraîna des arrestations massives et cinq exécutions. Celle du pédagogue libertaire Francesc Ferrer i Guàrdia, condamné par un conseil de guerre malgré la faiblesse des preuves établissant son rôle dans l’insurrection, souleva une protestation internationale.8

La CNT ne peut être rendue responsable de cet épisode : elle ne fut fondée qu’en 1910. Les milieux ouvriers étaient alors organisés notamment autour de Solidaridad Obrera, créée en 1907, aux côtés de républicains, de socialistes et d’anarchistes.

La réaction catholique interpréta largement les incendies comme une attaque contre la religion et l’ordre social. Cette lecture ne saurait effacer la cause immédiate du soulèvement – une guerre coloniale supportée de manière inégale – ni les intérêts économiques engagés au Maroc.

5.3. Les conflits agraires de 1918-1920

À la fin de la Première Guerre mondiale, l’inflation, la baisse du pouvoir d’achat et l’espérance ouverte par la révolution russe nourrirent un cycle de mobilisations rurales, particulièrement connu en Andalousie sous le nom de trienio bolchevique. Les grèves, demandes salariales, occupations symboliques et actions syndicales gagnèrent aussi l’Estrémadure.

Les réponses combinèrent concessions ponctuelles, fermeture de centres ouvriers, arrestations, état de guerre et intervention de la Guardia Civil. La documentation varie fortement d’une commune à l’autre. Il est donc plus rigoureux de parler d’un régime régional de coercition que d’additionner des bilans incertains comme s’ils provenaient d’une série administrative homogène.9

Les archives paroissiales et civiles prennent ici toute leur importance : elles permettent d’observer les mortalités, les migrations et les ruptures familiales que les rapports d’ordre public ne décrivent pas. Elles ne remplacent pas les archives de la répression, mais révèlent le milieu humain dans lequel celle-ci devenait banale.

5.4. Casas Viejas, janvier 1933

Dans la nuit du 10 au 11 janvier 1933, des militants et ouvriers agricoles liés à la CNT et à la FAI proclamèrent le communisme libertaire à Casas Viejas, dans la province de Cadix. Ils attaquèrent la caserne de la Guardia Civil ; un sergent et un garde furent mortellement blessés.

Le gouvernement envoya des gardes d’assaut sous le commandement du capitaine Manuel Rojas. La cabane de Francisco Cruz Gutiérrez, dit Seisdedos, où s’étaient retranchés plusieurs insurgés, fut incendiée. Après les combats, Rojas fit exécuter sommairement des détenus, dont certains n’avaient pas participé à l’assaut. Les estimations historiques retiennent généralement environ vingt-quatre à vingt-huit morts pour l’ensemble des événements.10

Casas Viejas est capital précisément parce que la répression fut conduite par un gouvernement républicain. La légalité du régime n’innocentait pas automatiquement ses agents. Le massacre détruisit une partie du crédit du gouvernement Azaña auprès des milieux libertaires et ouvriers.

Le capitaine Rojas fut condamné en 1934 pour les exécutions. Cette sanction individuelle ne supprime ni la couverture initiale, ni la logique politique qui avait transformé une insurrection locale en opération exemplaire. En 1936, Rojas participa à la répression insurgée à Grenade : un agent de la violence d’État sous la République se mit au service de la violence franquiste.11

La presse anarchiste compara sur le moment l’intervention à une opération coloniale dans un douar rifain. Cette comparaison n’est donc pas seulement rétrospective : les contemporains eux-mêmes percevaient déjà le transfert des méthodes coloniales vers les campagnes espagnoles.

5.5. Les Asturies, octobre 1934

L’entrée de ministres de la CEDA au gouvernement déclencha en octobre 1934 une insurrection dans plusieurs régions. Dans les Asturies, elle prit la forme d’un soulèvement ouvrier principalement minier, où socialistes, communistes et anarchistes coopérèrent plus étroitement qu’ailleurs. Les insurgés commirent également des violences, notamment contre des membres du clergé et des édifices religieux.

Le gouvernement fit venir la Légion et les Regulares marocains. Le commandement de terrain revint au général Eduardo López Ochoa ; le lieutenant-colonel Juan Yagüe dirigea des colonnes de l’armée d’Afrique ; Franco participa depuis Madrid à la direction et à la coordination militaires. L’emploi de troupes formées dans la guerre coloniale donna à la répression une signification particulière : les méthodes apprises au Maroc étaient appliquées à une région ouvrière de la péninsule.12

Les combats, les exécutions, les violences commises par certaines unités, les tortures pratiquées après la reddition et les milliers d’arrestations firent des Asturies un tournant. Les bilans varient selon les sources et les catégories retenues ; il est plus prudent d’indiquer une fourchette d’environ 1 300 à 2 000 morts pour l’ensemble de la crise, insurgés, militaires, membres des forces de l’ordre, civils et religieux compris.

Le rôle du commandant Ricardo de la Puente Bahamonde, cousin de Franco, illustre la fracture interne de l’armée. Hostile au bombardement d’Oviedo en 1934 puis opposé au coup d’État à Ceuta en juillet 1936, il fut condamné et fusillé par les insurgés. Toute l’armée n’était donc pas unie dans la tradition prétorienne ; certains officiers placèrent leur devoir envers la légalité au-dessus de la solidarité de corps.

6. Comment fonctionnait la coordination locale

6.1. La propriété comme pouvoir quotidien

Le propriétaire ne disposait pas seulement d’un titre foncier. Il contrôlait souvent l’embauche, la durée du travail, l’accès au logement, les avances, les pâturages, parfois l’eau et les recommandations nécessaires auprès des autorités. La liste noire pouvait être aussi efficace que la prison : le militant arrêté puis relâché demeurait sans travail.

Le conflit social commençait donc avant l’arrivée de la force publique. La dépendance économique réduisait la liberté de réunion, de vote et d’organisation. Dans les régions de grande propriété, la capacité de refuser une journée de travail ou de participer à une grève se payait immédiatement en nourriture.

6.2. Cléricature, aristocratie et bourgeoisie

L’Église n’était pas seulement un propriétaire collectif, et son influence ne se mesurait pas seulement en hectares. Les désamortissements avaient réduit une partie de son patrimoine, mais elle conservait une place majeure dans l’école, la famille, la morale, les sociabilités et la définition publique du bien et du mal.

Dans les campagnes méridionales, les liens entre cléricature, aristocratie et notabilités locales pouvaient faire de l’ordre foncier un ordre moral. Avec la montée de la bourgeoisie, cette alliance ne disparut pas ; elle changea de composition. La bourgeoisie acheta des terres, rechercha des alliances et des signes de distinction, tandis que l’aristocratie investissait dans les affaires, les mines, les banques ou les compagnies.

Au Pays basque, la bourgeoisie industrielle et financière, les anciennes élites et les réseaux catholiques formèrent une configuration différente de celle des latifundia andalous. La diversité régionale doit être maintenue. Mais une fonction commune demeure : faire passer des intérêts sociaux déterminés pour l’ordre naturel de la communauté.13

6.3. La dénonciation et la légitimation

Les archives locales montrent, selon les régions et les périodes, des propriétaires, des maires, des autorités ecclésiastiques ou des notables signalant des militants aux gouverneurs civils et aux forces de l’ordre. Il ne faut pas transformer cette pratique en règle universelle ni attribuer à chaque curé un rôle de délateur. Il faut en revanche reconnaître que la proximité entre autorité morale, pouvoir économique et administration rendait ces échanges possibles et parfois ordinaires.

Le discours catholique conservateur présentait fréquemment les révoltes comme une attaque contre Dieu, la famille et la propriété. Le discours des propriétaires assimilait souvent la grève à une atteinte au droit de propriété. Ces deux langages se rejoignaient : le rapport social était élevé au rang de principe moral, et la répression pouvait apparaître comme une défense de la civilisation plutôt que comme la protection d’intérêts particuliers.

7. Impunité, exemple et banalité

L’impunité ne signifie pas qu’aucun agent ne fut jamais jugé. Rojas fut condamné après Casas Viejas ; des enquêtes furent ouvertes ; des débats parlementaires eurent lieu. L’impunité structurelle désigne autre chose : la rareté des comptes demandés à la hauteur du système, la protection initiale des agents, la difficulté des victimes à porter plainte, et la persistance des mêmes pratiques malgré quelques condamnations individuelles.

La répression avait une fonction exemplaire. On frappait quelques villages pour en discipliner beaucoup d’autres. On tuait ici pour que là-bas on baisse les yeux. La nouvelle d’une fusillade, d’un procès militaire ou d’une fermeture syndicale circulait plus vite que les textes de loi ; elle enseignait ce que l’ordre attendait.

Cette banalité n’était pas uniforme. Elle variait selon les gouvernements, les régions, les officiers, les rapports de forces et la capacité des organisations ouvrières. Mais elle formait un horizon commun : la possibilité permanente que la question sociale fût transformée en question d’ordre public.

8. Synthèse

Le système ne reposait donc pas sur quatre institutions indépendantes. La propriété foncière et capitaliste en constituait la base matérielle. La cléricature pouvait en assurer la légitimation morale et communautaire. La Guardia Civil offrait la coercition de premier recours. L’armée intervenait lorsque la contestation prenait une dimension régionale, nationale ou stratégique.

Les grands épisodes documentés ne sont pas toute la répression. Ils sont ce que l’archive nationale a été contrainte de retenir parce que le nombre des morts, l’ampleur militaire ou le scandale politique dépassaient la routine. Derrière eux demeurent des milliers d’interventions mineures, impossibles à totaliser, mais perceptibles dans les correspondances, les plaintes, les mémoires, les registres municipaux, les livres paroissiaux et les trajectoires familiales.

Jerez montre la disproportion entre une brève irruption paysanne et une longue offensive judiciaire. La Semaine tragique montre l’usage de l’armée pour défendre une guerre coloniale rejetée par les classes populaires. Casas Viejas montre que la République elle-même pouvait transformer une insurrection locale en massacre d’État. Les Asturies montrent le retour des méthodes coloniales contre les ouvriers de la péninsule.

Clausule documentaire – Le peuple ne sera pas seul à comparaître

Ce dossier ne demande pas que le peuple des campagnes soit absous comme un accusé collectif. Il refuse d’abord qu’il soit seul accusé.

On peut discuter les formes de la révolte. On doit nommer ses victimes et juger ses crimes. Mais on ne peut faire comparaître les pauvres devant l’Histoire en laissant les puissants dans la sacristie, la caserne, le gouvernement civil ou le salon des propriétaires.

Quand l’ordre social fabrique la faim, quand la propriété décide de l’existence, quand l’autorité religieuse sanctifie l’obéissance et quand la Guardia Civil devient le bras armé de la paix sociale, la révolte ne relève plus d’une sauvagerie sans histoire. Elle devient une réponse historique, parfois émancipatrice, parfois terrible, toujours intelligible.

Ce fascicule sert à rétablir le banc des accusés.

Repères bibliographiques

Álvarez, José E., « The Spanish Foreign Legion during the Asturian Uprising of October 1934 », War in History, 2011.

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1Sur la structure foncière et la conflictualité rurale, voir Edward E. Malefakis, Agrarian Reform and Peasant Revolution in Spain : Origins of the Civil War, Yale University Press, 1970 ; Gerald Brenan, The Spanish Labyrinth, Cambridge University Press, 1943 ; Julián Casanova, Anarchism, the Republic and Civil War in Spain, Routledge, 2004.

2Malefakis, Agrarian Reform and Peasant Revolution in Spain, op. cit. ; Josep Fontana, Cambio económico y actitudes políticas en la España del siglo XIX, Ariel, 1973.

3Gary Blaney Jr., Uncivil Guard : Policing, Military Culture and the Coming of the Spanish Civil War, Louisiana State University Press, 2025 ; Gary Blaney Jr., « The Case of Spain’s Civil Guard, 1934-1936 », European History Quarterly, 2020. Ces travaux étudient la Guardia Civil comme une gendarmerie militarisée et une institution centrale de la violence politique, non comme une force appelée seulement lors des crises exceptionnelles.

4La loi espagnole du registre civil fut adoptée en 1870 et mise en œuvre à partir de 1871. Voir la Gaceta de Madrid, 1870-1871 ; Pau Salas-Vives, « Bottom-up Nation-building : National Censuses and Local Administration in Spain », Journal of Historical Sociology, 2021, qui rappelle que les premières statistiques vitales furent largement compilées à partir des registres paroissiaux.

5Sur l’emploi des registres paroissiaux dans la démographie historique espagnole, voir le programme de catalogage de l’Asociación de Demografía Histórica présenté par J. S. B. I. Martí, 1991, ainsi que les travaux de démographie historique fondés sur les séries paroissiales et civiles.

6Guardia Civil, « La Fundación », Historia de la Guardia Civil, site institutionnel ; dispositions d’avril et de mai 1844 relatives à la création et à l’organisation du corps.

7Temma Kaplan, Anarchists of Andalusia, 1868-1903, Princeton University Press, 1977 ; James Michael Yeoman, Print Culture and the Formation of the Anarchist Movement in Spain, 1890-1915, Routledge, 2019, notamment le chapitre consacré à Jerez.

8Biblioteca Nacional de España, collections numériques sur la Semana Trágica ; José P. Mitjana, « La Revolución de Julio de 1909 », Hispania, 2015 ; sur Ferrer, voir les dossiers du procès militaire et les études consacrées à la Escuela Moderna.

9Gerald Brenan, The Spanish Labyrinth, op. cit. ; Julián Casanova, Anarchism, the Republic and Civil War in Spain, op. cit. ; Martin Baumeister, « Castilblanco or the Limits of Democracy : Rural Protest in Spain from Restoration Monarchy to the Early Second Republic », Contemporary European History, vol. 7, no 1, 1998, p. 1-19.

10Jerome R. Mintz, The Anarchists of Casas Viejas, University of Chicago Press, 1982 ; voir également les débats et travaux de la commission d’enquête parlementaire de 1933.

11Mintz, op. cit. ; Paul Preston, The Spanish Holocaust, HarperPress, 2012.

12José E. Álvarez, « The Spanish Foreign Legion during the Asturian Uprising of October 1934 », War in History, 2011 ; Gary Blaney Jr., « The Case of Spain’s Civil Guard, 1934-1936 », art. cit.

13William J. Callahan, The Catholic Church in Spain, 1875-1998, Catholic University of America Press, 2000 ; Julián Casanova, La Iglesia de Franco, Temas de Hoy, 2001. Pour la question agraire, voir Malefakis, op. cit.