Chapitre IX. Le pétrole n’est pas une arme
Chapitre IX. Le pétrole n’est pas une arme
La neutralité américaine, le fusil interdit et l’essence permise
Les États-Unis n’ont pas signé le pacte européen de non-intervention. Ils n’ont pas siégé au Comité de Londres. Ils ne se sont pas assis à la même table que la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Italie ou l’Union soviétique pour jouer cette grande comédie diplomatique où chacun promettait de ne pas intervenir pendant que les fascistes intervenaient très correctement.
Washington n’était donc pas dans la pièce.
Il était dans le couloir.
Et depuis le couloir, il ferma lui aussi la porte au gouvernement légal espagnol.
Il faut le dire avec précision, car l’histoire aime les nuances quand elles ne servent pas de paravent aux lâchetés. Les États-Unis ne furent pas l’Italie de Mussolini. Ils ne furent pas l’Allemagne de Hitler. Ils n’envoyèrent ni Légion Condor, ni bombardiers, ni soldats, ni officiers auprès de Franco. Ils ne participèrent pas formellement au dispositif européen de non-intervention. Cordell Hull, secrétaire d’État, rappela explicitement en octobre 1937 que les États-Unis s’étaient abstenus de prendre part aux travaux du Comité de Londres et avaient refusé les propositions de médiation ou d’action diplomatique collective concernant l’Espagne.1
Très bien. Les États-Unis ne signèrent donc pas le mensonge européen.
Ils en fabriquèrent une version nationale.
La position américaine relève d’une politique propre : stricte non-ingérence, neutralité légale, refus d’implication extérieure, obsession d’éviter que l’Espagne ne devienne l’antichambre d’une guerre européenne où l’Amérique serait entraînée malgré elle. Cela peut se comprendre. La mémoire de 1917 n’est pas loin. L’isolationnisme américain pèse lourd. Le Congrès surveille. L’opinion ne veut pas mourir pour Madrid. Les mots sont honorables : paix, prudence, neutralité, non-ingérence.
Mais les mots honorables ont souvent cette délicatesse : ils tombent toujours du même côté.
Dès août 1936, le gouvernement américain déclare que la vente d’armes à l’Espagne serait contraire à sa politique de stricte non-intervention. C’est ce que les historiens ont nommé l’embargo moral : non pas encore l’interdiction légale, mais la suasion exercée sur les entreprises pour qu’elles renoncent d’elles-mêmes à ce que la loi leur permettait encore.2 Washington ne s’associe pas juridiquement au pacte franco-britannique. Il en reproduit cependant l’effet décisif. La République espagnole, gouvernement légalement constitué, se trouve empêchée d’acheter librement des armes américaines pour défendre l’ordre constitutionnel. Les généraux insurgés, eux, n’ont pas le même problème. Ils ont Rome. Ils ont Berlin. Ils ont Lisbonne. Ils ont les avions, les officiers, les conseillers, les ports, les promesses, les livraisons, les factures différées et l’empressement des puissances qui préfèrent un sabre anticommuniste à une République sociale.
La neutralité américaine frappe donc les deux camps sur le papier.
Sur le terrain, elle frappe surtout celui qui n’a pas Hitler et Mussolini dans son arrière-boutique.
Le droit américain crée d’abord une difficulté, et elle est révélatrice. Les Neutrality Acts de 1935 et 1936 ont été pensés pour les guerres entre États. Pour les guerres civiles, la vieille tradition américaine laissait au contraire vendre librement des armes au gouvernement reconnu, car on jugeait ces conflits sans danger d’entraînement extérieur direct. La loi, en somme, penchait encore du côté de la légalité.3 Or Washington qualifie officiellement le conflit espagnol de civil strife : trouble civil, guerre interne, désordre espagnol entre Espagnols, selon cette vieille manie de mettre un uniforme domestique aux drames internationaux. Résultat : à la fin de 1936, l’embargo applicable aux pays belligérants ne couvre pas clairement le cas espagnol, et le droit, un instant, reste du côté de la République.
Le 29 décembre 1936, le Département d’État reconnaît qu’il ne peut légalement refuser deux licences d’exportation vers Bilbao portant sur des avions et des moteurs d’avion, pour une valeur de 2 777 000 dollars. Les licences sont demandées par Robert Cuse, président de la Vimalert Company. Cuse maintient sa demande malgré les avertissements de l’administration. Le gouvernement proteste, s’indigne, regrette qu’un citoyen américain fasse prévaloir ses droits légaux contre la politique nationale de non-intervention.4
Il y a là une petite scène admirable.
Le gouvernement américain découvre soudain que le droit, lorsqu’il existe encore, peut servir le gouvernement légal espagnol.
Il s’en émeut aussitôt.
L’affaire Cuse, ou Vimalert, provoque une réaction immédiate. Le 8 janvier 1937, Roosevelt signe une résolution du Congrès interdisant l’exportation directe ou indirecte d’armes, de munitions et de matériels de guerre vers l’Espagne. Les autres avions et moteurs pour lesquels Cuse avait obtenu des licences ne partiront pas. L’anomalie est corrigée. Le droit s’était égaré du côté de la République. On le ramène promptement dans le droit chemin de la neutralité.5
Et l’on prend soin de le ramener démocratiquement. La résolution passe le Sénat à l’unanimité et la Chambre par quatre cent six voix contre une. Il faut s’arrêter là un instant. Ce n’est pas un dictateur qui ferme l’armurerie à la République espagnole. C’est un parlement librement élu, presque unanime. Une démocratie retire à une autre démocratie assiégée le droit d’acheter de quoi se défendre, et elle le fait proprement, par un vote.
La neutralité, ici, n’est pas le calcul d’une caste. Elle est aussi l’expression politique d’un pays qui préfère sa tranquillité à la légalité d’autrui.
La résolution de janvier 1937 ferme donc la porte. Pendant toute la durée de la guerre civile espagnole, il devient interdit d’exporter depuis les États-Unis des armes, des munitions ou du matériel de guerre à destination de l’Espagne, d’un pays tiers servant au transbordement vers l’Espagne, ou pour l’usage de l’une des forces opposées dans le conflit. La neutralité américaine entre dans la loi.
Et la loi, naturellement, est impartiale.
Elle interdit au gouvernement légal d’acheter des armes.
Elle interdit aussi aux rebelles d’acheter ce que l’Italie et l’Allemagne leur fournissent déjà.
Voilà ce qu’on appelle une belle symétrie : on ferme la boulangerie aux deux hommes, mais l’un a déjà les clés du grenier.
En mai 1937, la Neutrality Act étend plus largement cette logique. La guerre d’Espagne, la montée du fascisme européen, la peur d’être aspiré dans les conflits extérieurs renforcent la volonté américaine de se barricader derrière la loi. Les navires marchands américains ne doivent pas transporter d’armes vers les belligérants. Le président reçoit des pouvoirs plus larges pour prévenir l’implication du pays dans les guerres étrangères.6
Jusqu’ici, tout semble clair. Pas d’armes. Pas de navires américains. Pas d’engagement. Pas de sang américain pour les passions espagnoles.
Mais la neutralité, comme toujours, garde une porte de service.
Cette porte s’appelle cash-and-carry.
Les belligérants peuvent acheter aux États-Unis des biens autres que des armes, à condition de payer comptant et d’en assurer le transport sur des navires non américains. Les matières premières, notamment le pétrole, ne sont pas considérées comme des implements of war, c’est-à-dire comme des matériels de guerre.7 La distinction est magnifique. Les armes sont interdites. Le carburant peut circuler. Les fusils posent problème. L’essence qui fait voler les avions et rouler les colonnes reste une marchandise.
La morale américaine avait donc une définition très précise de la guerre moderne : le canon tue, mais le pétrole se contente de rendre service.
Sans carburant, pourtant, les avions de Franco ne décollent pas. Sans pétrole, les camions s’arrêtent, les moteurs s’éteignent, les colonnes ralentissent, les offensives se fatiguent. La guerre du XXᵉ siècle ne se mène plus seulement avec des fusils. Elle se mène avec des réservoirs. Mais les réservoirs, eux, avaient eu la courtoisie juridique de ne pas s’appeler armes.
C’est ainsi que l’on fabrique une neutralité utile : on interdit ce qui se voit et l’on autorise ce qui rend possible.
L’ambassadeur américain en Espagne, Claude G. Bowers, ne s’y trompe pas. Dans un rapport de juillet 1937, il formule ce que la diplomatie aurait préféré dire en dormant. Selon lui, le conflit espagnol ne peut plus être considéré comme une simple guerre civile dès lors que des milliers de soldats italiens et allemands combattent en Espagne avec leurs officiers, leurs équipements et leurs avions. La guerre est devenue, écrit-il en substance, une guerre de l’Italie et de l’Allemagne contre le gouvernement espagnol.8
Bowers voit le décor derrière le rideau. Il voit que l’expression civil strife ne tient plus. Il voit que l’Espagne est déjà le champ d’essai de l’Axe. Il voit que la République n’affronte pas seulement des généraux rebelles, mais une coalition étrangère de dictatures modernes, généreuses en avions, en pilotes, en techniciens, en munitions et en cynisme.
Il voit surtout l’effet pervers de la non-intervention.
Bowers estime que la non-intervention a prolongé la guerre. Il ajoute que, même si le pacte avait été honnêtement respecté, il aurait déjà joué contre le gouvernement républicain, puisque celui-ci se trouvait privé du droit d’acheter des armes. Mais l’Allemagne et l’Italie ont signé tout en violant. Le système, conclut-il, a donc fonctionné entièrement contre le gouvernement et en faveur des insurgés.9
On ne saurait mieux dire.
La non-intervention est un chef-d’œuvre de mécanique morale. Respectée, elle nuit à la République. Violée, elle l’étrangle davantage.
Les États-Unis n’étaient pas membres du Comité de Londres, mais leur politique produit un résultat comparable. Ils mettent juridiquement sur le même plan un État reconnu et une rébellion militaire. Ils interdisent à la République d’acheter des armes. Ils proclament l’impartialité, tandis que les faits ne le sont pas. Ils se lavent les mains au nom de la paix, et l’eau de cette bassine coule du côté de Burgos.
À cette neutralité d’État s’ajoutent les intérêts privés. Et là, la scène devient franchement moderne.
Le grand nom est Texaco.
Sous la direction de Torkild Rieber, la compagnie fournit du pétrole au camp franquiste. Elle ne se contente pas de vendre. Elle vend à crédit. Elle assure à Franco ce que l’embargo sur les armes ne touche pas : le carburant de la guerre.10 Les travaux d’Adam Hochschild rappellent que Rieber fait également transmettre aux franquistes des informations sur des cargaisons de pétrole destinées à la République. Texaco aurait envoyé plus de cinquante messages de ce type, susceptibles d’avoir une utilité militaire.11
La neutralité américaine avait donc une curieuse organisation du travail.
L’État disait : pas d’armes.
L’entreprise disait : voici le pétrole.
L’État disait : non-ingérence.
L’entreprise disait : voici le crédit.
L’État disait : nous ne prenons pas parti.
L’entreprise transmettait des informations utiles au camp qui bombardait la République.
On appellera cela commerce. Les États modernes adorent ce mot. Il a l’avantage de faire disparaître l’intention politique derrière la facture. Le pétrole n’a pas d’opinion, dira-t-on. Il brûle seulement dans le moteur. Le crédit n’a pas d’idéologie. Il avance seulement la victoire. L’information commerciale n’est pas du renseignement. Elle circule seulement vers les bons destinataires.
Laissons donc les mots propres aux gens propres.
Le résultat est là. Franco manque de carburant. Texaco lui en fournit. Franco a besoin de temps, de mobilité, de colonnes, d’avions, de camions, et le pétrole américain rend tout cela plus possible. La République, elle, voit l’accès aux armes se fermer légalement, pendant que certains circuits privés américains alimentent matériellement le camp insurgé. Une main publique verrouille l’armurerie. Une main privée ouvre les réservoirs.
Les deux mains appartiennent au même pays, mais la morale aime les compartiments.
Roosevelt lui-même comprend progressivement l’impasse. En 1938, des travaux historiques ont montré qu’il envisage des voies détournées pour aider la République, notamment par l’envoi d’avions vers la France, qui auraient ensuite été transférés discrètement vers l’Espagne. Le projet n’aboutit pas.12 Cette hésitation tardive ne rachète pas l’embargo ; elle en révèle seulement le remords. Le président perçoit de plus en plus clairement que l’embargo, sous couleur de neutralité, a des effets politiques très peu neutres.
Trop tard.
L’Histoire est pleine de ces lucidités administratives qui arrivent quand les morts ont déjà compris.
En mai 1938, lorsqu’une résolution sénatoriale propose de lever l’embargo en faveur du gouvernement espagnol, Cordell Hull s’y oppose. Il invoque le vote massif de janvier 1937 et soutient qu’une modification risquerait d’entraîner les États-Unis dans une situation européenne dangereuse.13 La priorité demeure la paix américaine, non la défense de la légalité espagnole.
La paix américaine avait ses raisons.
L’Espagne républicaine avait ses morts.
Il faut ici accorder à l’Amérique ce qui lui revient, et sans ironie, car l’adversaire qu’on n’a pas laissé parler n’est pas vraiment vaincu. La peur américaine avait ses raisons, et elles n’étaient pas viles. Un pays avait envoyé ses fils mourir dans les tranchées d’Europe en 1917, pour découvrir ensuite qu’il avait saigné au profit des chancelleries et des marchands de canons. Il en était revenu résolu à ne plus se laisser entraîner. L’isolationnisme n’était pas seulement l’égoïsme d’une nation repue. Il était aussi la leçon d’une génération trahie. On comprend qu’un peuple ait refusé de mourir une seconde fois pour des querelles qu’il croyait européennes. Cela, il faut le dire, et le dire sans ricaner.
Mais c’est là que l’argument se brise. Car ne pas vouloir envoyer une armée à Madrid est une chose. Changer sa propre loi pour interdire à la seule République d’acheter les armes que la tradition américaine lui aurait vendues en est une autre. Refuser le sang de ses soldats est défendable. Retirer au gouvernement légal le droit de se procurer les siennes ne l’est pas. Et laisser le pétrole privé couler vers Franco pendant qu’on verrouille l’armurerie de la République n’est plus de la prudence : c’est un pouce posé sur la balance. La paix américaine n’exigeait pas l’embargo espagnol. Elle exigeait seulement de ne pas envoyer de troupes. Tout le reste fut un choix, et ce choix pesa contre la légalité.
Ce qu’il faut nommer, c’est donc l’effet réel d’une politique. Car c’est là que se niche le mensonge des neutralités : elles demandent à être jugées sur leurs intentions proclamées, jamais sur leurs conséquences.
L’intention proclamée était de ne pas intervenir.
La conséquence fut d’empêcher surtout le gouvernement légal d’acquérir des armes, pendant que Franco recevait des armes étrangères, du pétrole américain, du crédit privé et la bienveillance pratique des marchés.
L’attitude américaine doit donc être distinguée de l’intervention fasciste directe. Les États-Unis n’envoient pas de troupes à Franco. Ils ne participent pas officiellement au renversement de la République. Ils ne signent pas le pacte européen de non-intervention. Mais leur neutralité contribue à l’isolement matériel du gouvernement espagnol. Elle transforme une rébellion militaire en belligérant équivalent. Elle enferme la République dans une légalité qui ne protège plus le droit, mais organise l’impuissance.
C’est une vieille spécialité des États prudents : placer le faible et l’agresseur sous la même règle, puis s’étonner que la règle profite à l’agresseur.
Les États-Unis ne furent donc pas franquistes au sens militaire. Ils furent neutres au sens le plus dangereux du terme : juridiquement propres, politiquement efficaces, moralement asymétriques. Ils ne donnèrent pas à Franco le blason officiel d’une alliance. Ils lui laissèrent l’avantage d’un monde où les dictatures armaient, où les démocraties s’abstenaient, et où les entreprises savaient encore très bien vendre ce que les armées consomment.
Il faut ici refuser deux facilités.
Première facilité : dire que Washington fut Rome ou Berlin. C’est faux. Les États-Unis ne furent pas une puissance militaire du franquisme.
Deuxième facilité : dire que Washington n’eut aucun effet parce qu’il ne fut pas Rome ou Berlin. C’est faux aussi. La neutralité américaine pesa. Elle pesa du poids de l’embargo, du droit, de la peur isolationniste, des refus de Hull, des résolutions du Congrès, de la distinction commode entre armes interdites et pétrole disponible. Elle pesa d’autant plus qu’elle prétendait ne peser sur personne.
Dans cette affaire, les mots américains ont la blancheur des règlements : Neutrality. Non-intervention. Civil strife. Cash-and-carry. Implements of war. On croirait lire une langue administrative lavée de tout sang. Mais l’Espagne, elle, ne recevait pas des mots. Elle recevait ou ne recevait pas des armes, du pétrole, des moteurs, des camions, des avions, des informations, du crédit.
Et la République reçut surtout des interdictions.
Franco, lui, reçut assez pour continuer.
L’Amérique ne signa donc pas la farce européenne de Londres. Elle écrivit sa propre version du même rôle. Les États-Unis ne mirent pas le fusil dans la main de Franco. Ils contribuèrent à empêcher la République d’en acheter un, pendant que le carburant américain aidait les moteurs du camp franquiste à tourner.
La neutralité américaine ne porta pas la chemise bleue de la Phalange. Elle portait un costume bien taillé, une résolution du Congrès dans la poche, et l’odeur du pétrole sur les manchettes.
Il faut pourtant ouvrir une dernière porte. Non pour absoudre Washington, ni Texaco, ni les résolutions du Congrès, mais pour rendre justice à une autre Amérique : celle qui désobéit quand son État se réfugiait dans la neutralité.
Elle ne siégeait ni au Congrès ni au Département d’État. Elle n’avait ni pétrole ni licences d’exportation. Elle n’était pas dans le couloir.
Elle prit un bateau.
Pendant que Washington fermait la porte à la République, près de deux mille huit cents Américains la franchirent en fraude pour aller mourir à sa place.14 Leur propre gouvernement avait fait tamponner leurs passeports d’une mention sans équivoque : « non valable pour voyager en Espagne ». Ils partirent quand même. Ils passèrent par la France en se disant touristes, puis, la frontière refermée, ils franchirent les Pyrénées de nuit, à pied, dans le sens que les exilés espagnols prendraient bientôt en sens inverse.15 L’État leur interdisait le voyage. Ils firent le voyage. L’État refusait les armes à la République. Eux lui apportèrent leurs corps.
Ils formèrent la brigade Abraham-Lincoln, dans les rangs de la XVᵉ Brigade internationale. Ils n’étaient pas un bloc, et c’est ce qui les grandit. Des communistes, oui, mais aussi des socialistes, des syndicalistes, des étudiants, des marins, des poètes, des professeurs, des juifs et des chrétiens, des Blancs et des Noirs. Car cette brigade fut la première force américaine pleinement mêlée, quand l’armée régulière des États-Unis triait encore ses soldats par la couleur de leur peau. Un Noir de Chicago, Oliver Law, y commanda des hommes blancs et tomba à Brunete à l’été 1937.16
Il faut mesurer ce que cela dit. Un homme à qui son propre pays refusait un comptoir de restaurant put commander des Blancs sous le feu, sur une terre étrangère, et mourir pour une République qui n’était pas la sienne. L’Espagne républicaine offrait à ces hommes ce que leur démocratie leur mesurait : l’égalité.
Ils la payèrent cher. Près d’un sur trois n’en revint pas. Ils tombèrent à Jarama, à Brunete, à Belchite, sur l’Èbre, dans une guerre où les avions franquistes volaient aussi au carburant que l’on sait.17
Et quand les survivants rentrèrent, leur pays ne les reçut pas en héros. Il les tint pour suspects, les surveilla, les rangea sous une étiquette qui restera comme un aveu : « antifascistes prématurés ».18 Prématurés. Comme s’il existait une bonne date pour refuser le fascisme, et qu’ils l’avaient devancée. Comme si voir clair trop tôt était une faute. Ils avaient eu raison avant leur gouvernement, et c’est cela qu’on ne leur pardonna pas.
Voilà l’autre Amérique. Pas celle du costume bien taillé et du pétrole sur les manchettes. Celle des Pyrénées franchies de nuit et des tombes sans nom dans la terre d’Aragon. L’État avait décrété que le pétrole n’était pas une arme. Ces hommes, eux, avaient compris qu’un corps offert en était une.
Ils n’ont pas sauvé la République. Personne ne la sauva. Mais ils ont sauvé, pour leur pays, l’honneur que sa neutralité avait laissé au vestiaire.
L’État avait gardé ses formulaires.
Eux avaient donné leurs morts.
Repères documentaires
-
Cordell Hull, déclarations et correspondance diplomatique relatives à la non-participation américaine au Comité de non-intervention de Londres.
-
Robert A. Divine, The Illusion of Neutrality, sur l’embargo moral, la politique américaine de neutralité et les débats autour de l’Espagne.
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Foreign Relations of the United States, 1936, volume II, pour l’affaire Cuse-Vimalert et les licences d’exportation vers Bilbao.
-
Résolution du 8 janvier 1937 et Neutrality Act de mai 1937, pour l’embargo légal et le cadre du cash-and-carry.
-
Claude G. Bowers, rapports diplomatiques et témoignages sur l’internationalisation du conflit espagnol.
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Adam Hochschild, Spain in Our Hearts, et le dossier consacré à Texaco, Torkild Rieber et les volontaires américains.
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Abraham Lincoln Brigade Archives, pour la brigade Abraham-Lincoln, les volontaires américains, Oliver Law et la mémoire des « premature antifascists ».
1Cordell Hull rappelle en octobre 1937 que les États-Unis ne participent pas aux travaux du Comité de non-intervention de Londres et refusent les médiations collectives sur l’Espagne. Voir les documents diplomatiques américains cités dans les Foreign Relations of the United States et Robert A. Divine, The Illusion of Neutrality, University of Chicago Press, 1962.
2Robert A. Divine, The Illusion of Neutrality, op. cit., sur l’« embargo moral » exercé par le Département d’État dès août 1936, avant l’adoption d’une base légale spécifique.
3Les Neutrality Acts de 1935 et 1936 visaient essentiellement les guerres entre États. Dans la tradition américaine, les guerres civiles relevaient d’une autre logique : les ventes au gouvernement reconnu pouvaient demeurer possibles tant que le conflit n’était pas juridiquement traité comme une guerre internationale.
4Foreign Relations of the United States, 1936, vol. II, dossier Espagne : affaire Robert Cuse / Vimalert Company, licences d’exportation vers Bilbao pour avions et moteurs d’avion, montant de 2 777 000 dollars, 28-29 décembre 1936.
5Joint Resolution du 8 janvier 1937, signée par Franklin D. Roosevelt, interdisant les exportations directes ou indirectes d’armes, de munitions et de matériels de guerre vers l’Espagne. Le vote est généralement donné comme unanime au Sénat et à 406 voix contre 1 à la Chambre des représentants.
6Neutrality Act de mai 1937 : extension du dispositif neutraliste, interdiction du transport d’armes par des navires américains et pouvoirs accrus du président pour prévenir l’implication des États-Unis dans les guerres étrangères.
7Sur la distinction entre armes ou implements of war et biens non militaires relevant du cash-and-carry, voir Robert A. Divine, The Illusion of Neutrality, op. cit. Les matières premières, dont le pétrole, ne sont pas assimilées aux matériels de guerre.
8Claude G. Bowers, ambassadeur américain en Espagne, rapport de juillet 1937 sur la présence italienne et allemande et l’impossibilité de considérer encore le conflit comme une simple guerre civile.
9Claude G. Bowers souligne que la non-intervention, même respectée, désavantageait la République en la privant d’achats d’armes, et que sa violation par l’Allemagne et l’Italie l’a entièrement fait jouer contre le gouvernement républicain.
10Sur Texaco, Torkild Rieber et les fournitures de pétrole à crédit au camp franquiste, voir Adam Hochschild, Spain in Our Hearts : Americans in the Spanish Civil War, 1936-1939, Houghton Mifflin Harcourt, 2016.
11Adam Hochschild rapporte que Rieber fit transmettre aux nationalistes des informations sur les cargaisons de pétrole destinées à la République, avec plus de cinquante messages mentionnés dans le dossier Texaco.
12Sur les projets non aboutis de Roosevelt en 1938 visant une aide indirecte à la République espagnole, notamment par l’envoi d’avions vers la France, voir Robert A. Divine, The Illusion of Neutrality, op. cit.
13Mai 1938 : opposition de Cordell Hull à une résolution sénatoriale visant à lever l’embargo en faveur du gouvernement espagnol, au nom du maintien de la politique votée en janvier 1937 et du refus d’entraîner les États-Unis dans la crise européenne.
14Abraham Lincoln Brigade Archives ; Adam Hochschild, Spain in Our Hearts, op. cit. Les chiffres usuels donnent environ 2 800 volontaires américains engagés en Espagne dans les rangs républicains.
15Les passeports américains furent frappés de restrictions de voyage vers l’Espagne ; de nombreux volontaires transitèrent par la France, souvent sous couvert de tourisme, avant de franchir clandestinement la frontière.
16Oliver Law, militant noir de Chicago et commandant de la brigade Abraham-Lincoln, tombe à Brunete en juillet 1937. Voir Abraham Lincoln Brigade Archives et Adam Hochschild, Spain in Our Hearts, op. cit.
17Les pertes américaines dans la brigade Abraham-Lincoln sont généralement évaluées à près d’un tiers des volontaires engagés, avec de lourdes pertes à Jarama, Brunete, Belchite et sur l’Èbre.
18L’expression « premature antifascists », employée dans le climat anticommuniste américain d’après-guerre et de guerre froide, désigna avec suspicion les anciens volontaires américains d’Espagne.