Chapitre XVI. Les rentiers de l’oubli

Chapitre XVI. Les rentiers de l’oubli

L’amnistie de 1977, les bénéficiaires du franquisme et la démocratie sous hypothèque

Arias parti, le franquisme ne mourut pas. Il changea de tailleur. Là où le régime avait usé du garrot, la démocratie naissante userait du contrat, et le premier article de ce contrat tenait en un mot : oublier. On appela cela réconciliation. On appela cela Transition. On appela cela maturité d’un peuple. Entre 1976 et 1978, l’Espagne se dota d’une réforme politique, d’une loi d’amnistie et d’une Constitution. Trois textes admirables, à une condition : ne pas demander ce qu’ils enterraient avec eux.1

C’est ainsi que les régimes survivent à leur mort : ils changent de vocabulaire plus vite qu’ils ne changent d’hommes.

Franco était mort. Arias Navarro était écarté. Suárez parlait réforme. Les Cortes franquistes avaient voté leur propre transformation avec cette élégance particulière des institutions qui, sentant le vent tourner, préfèrent se dissoudre elles-mêmes plutôt que d’être renversées. Le roi parlait d’avenir. Les partis revenaient. Les exilés regardaient vers la frontière. Les prisonniers attendaient. Les familles de fusillés espéraient que la démocratie nouvelle ouvrirait enfin les portes, les archives, les fosses, les noms.

Elle ouvrit les prisons.

Elle n’ouvrit pas les procès.

La respiration et le poison

La loi 46/1977 du 15 octobre 1977, dite loi d’amnistie, naquit d’une exigence juste. Il faut commencer par là, sans quoi l’accusation deviendrait trop facile. L’opposition antifranquiste la réclama d’abord comme une mesure de libération : sortir les prisonniers politiques, permettre le retour des exilés, effacer les condamnations prononcées par la dictature contre les syndicalistes, les communistes, les socialistes, les anarchistes, les républicains, les nationalistes basques et catalans, les étudiants, les ouvriers, les insoumis, tous ceux qui avaient payé de leur liberté le simple fait d’avoir refusé l’ordre franquiste.2

L’amnistie fut donc d’abord une respiration.

Mais il y a des respirations qui contiennent déjà leur poison.

Car la loi ne se contenta pas de libérer les opposants. Elle ouvrit aussi une porte de sortie aux agents du régime. Et c’est là que le texte change de nature historique. Il devient moins une clef qu’un double fond. Moins une libération qu’un contrat. Moins un pardon qu’une assurance-vie pour ceux qui avaient servi l’État franquiste.

Le Boletín Oficial del Estado publia la loi le 17 octobre 1977. L’article premier amnistia les actes d’intentionnalité politique commis avant le 15 décembre 1976, puis certains actes commis jusqu’au 15 juin 1977 ou jusqu’au 6 octobre 1977 selon les conditions prévues. Le texte visait aussi les délits connexes. Jusque-là, le lecteur pouvait encore croire à une loi de sortie de prison. Puis venait l’article 2. Et là, l’amnistie changeait de visage.3

Le double fond de l’article 2

Les alinéas e et f incluaient les délits et fautes que les autorités, fonctionnaires et agents de l’ordre public auraient pu commettre lors de la recherche et de la poursuite des actes visés par la loi, ainsi que les délits commis par ces agents contre l’exercice des droits des personnes. Voilà le noyau dur. Voilà le mot propre sous lequel l’impunité allait pouvoir dormir.4

On voulait amnistier les militants.

On amnistia aussi les surveillants.

On voulait rendre la liberté aux prisonniers.

On offrit la tranquillité aux geôliers.

La symétrie était admirable, au sens où l’on admire parfois la perfection d’un piège. Dans le même dispositif d’extinction pénale, on plaçait l’opposant clandestin et l’agent qui l’avait traqué ; le syndicaliste et celui qui l’avait frappé ; le militant poursuivi pour propagande et le fonctionnaire qui avait violé les droits d’une personne au nom de l’ordre public ; le vaincu de la dictature et le serviteur de cette dictature.

La Transition inventait ainsi sa grande balance morale : d’un côté, ceux qui avaient combattu pour les libertés, de l’autre, ceux qui les avaient empêchées. On appela cela réconciliation. La langue politique a parfois le génie de faire tenir le bourreau et la victime sous le même parapluie.

L’article 6 achevait la mécanique : l’amnistie entraînait l’extinction de la responsabilité criminelle dérivée des peines imposées ou susceptibles de l’être. Les articles suivants organisaient les effets pratiques : réintégrations, effacement d’antécédents, libérations, levée des ordres de recherche et de capture. Pour beaucoup d’opposants, ce fut une délivrance réelle. Mais pour les agents du franquisme, ce fut autre chose : une sortie sans comparution.5

Il faut donc poser la question interdite : qui bénéficia vraiment de l’amnistie ?

Les prisonniers politiques, oui.

Les exilés, oui.

Les condamnés de la dictature, oui.

Mais aussi les policiers de la Brigada Político-Social.

Les tortionnaires de commissariat.

Les fonctionnaires de la répression.

Les juges et procureurs qui avaient habillé la persécution en légalité.

Les gouverneurs civils qui avaient administré la peur.

Les militaires qui avaient tenu l’État sous surveillance.

Les responsables politiques qui avaient servi le régime jusqu’au dernier souffle.

Les notables qui avaient bâti leur carrière sur la victoire de 1939.

Les familles économiques qui avaient prospéré dans l’Espagne des vainqueurs.

Les appareils de l’État qui pouvaient changer de papier à en-tête sans changer d’archives.

Ce fut la grande invention de la Transition : libérer les vaincus sans juger les vainqueurs.

Libérer les vaincus, préserver les vainqueurs

Les bénéficiaires du franquisme ne furent pas seulement des hommes en uniforme. Ils furent aussi des carrières, des patrimoines, des réseaux, des magistratures, des corps administratifs, des polices recyclées, des fidélités silencieuses. Des entreprises qui avaient grandi sous protection. Des banques qui n’avaient jamais demandé aux profits leur certificat de baptême démocratique. Des familles qui héritèrent non seulement de biens, mais de places. Des noms qui passèrent d’un régime à l’autre avec la discrétion polie des salons où l’on sait toujours quel portrait décrocher à temps.

Le franquisme n’avait pas seulement produit des prisons.

Il avait produit des bénéficiaires.

Et ceux-là ne disparaissent pas le jour où meurt le dictateur. Ils attendent. Ils se renomment. Ils se démocratisent assez pour rester. Ils apprennent la langue nouvelle. Ils découvrent soudain les vertus du pluralisme, de l’Europe, du marché, de la modération, de la Constitution, après avoir vécu fort convenablement sous les tribunaux d’exception.

Il y eut, bien sûr, une rupture politique réelle. Les élections du 15 juin 1977 furent un moment décisif. La Constitution de 1978 ouvrit un cadre démocratique. Les partis furent légalisés. La société respira. Il serait absurde de nier cela. Mais une démocratie peut naître réellement tout en portant dans ses fondations un silence empoisonné. L’Espagne ne sortit pas du franquisme par une révolution. Elle en sortit par une transaction. Or toute transaction a ses clauses visibles et ses clauses tacites.

La clause tacite fut celle-ci : les vaincus rentrent, mais les vainqueurs ne comparaissent pas.

C’est pourquoi la loi d’amnistie appartient à deux histoires. Dans la première, elle est une conquête de l’opposition. Dans la seconde, elle devient l’un des noms juridiques de l’impunité franquiste.

Les partis politiques de la Transition ne furent pas égaux devant cet héritage. L’UCD de Suárez absorba une partie des cadres du réformisme venu du régime. Elle voulut piloter la mutation sans rupture frontale avec l’appareil d’État. À gauche, le PSOE, le PCE et d’autres forces soutinrent l’amnistie parce qu’elle répondait à une revendication vitale : sortir les prisonniers, légaliser la vie politique, refermer l’urgence répressive. Le paradoxe est terrible : l’opposition antifranquiste participa elle-même, sous contrainte historique, à l’adoption d’un texte qui servirait ensuite à bloquer l’enquête sur les crimes du franquisme.6

Ce n’est pas une accusation facile contre l’opposition.

C’est le cœur tragique de la Transition.

Les victimes avaient besoin de liberté immédiate. Les bourreaux reçurent l’impunité durable.

Les héritiers de respectabilité

À droite, l’héritage se fit plus visible. Alianza Popular, fondée en 1976 autour de Manuel Fraga et d’anciens ministres franquistes, offrit un abri politique à une partie de la droite issue du régime. Elle ne fut pas toute la droite espagnole, et l’histoire ultérieure du conservatisme démocratique ne se réduit pas mécaniquement au franquisme. Mais la filiation existe : AP devint le grand parti conservateur postfranquiste avant sa refondation en Partido Popular en 1989.7

La démocratie espagnole eut donc cette singularité : une partie des anciens gestionnaires du régime put entrer dans le jeu constitutionnel sans avoir d’abord traversé un véritable procès politique du passé.

Ce fut la lessive démocratique.

On entra franquiste dans la fin du régime.

On sortit notable conservateur dans la démocratie.

Le costume changea. Les réseaux restèrent souvent repérables sous la doublure.

Il ne s’agit pas de dire que tout héritier politique de cette droite serait franquiste par essence. L’histoire ne se transmet pas comme une tache de naissance. Mais il serait tout aussi mensonger de prétendre que la démocratie espagnole surgit dans un espace vierge, comme si les familles politiques, les appareils, les clientèles, les journaux, les fortunes, les habitudes d’ordre et les réflexes anticommunistes s’étaient évaporés le jour de la Constitution.

Le franquisme eut des héritiers de sang, des héritiers de fortune, des héritiers de fonction, des héritiers de langage.

Les plus habiles furent les héritiers de respectabilité.

Ce sont eux qui gagnèrent le plus. Ceux qui n’eurent pas besoin de défendre Franco frontalement, mais seulement d’empêcher qu’on ouvre trop les fosses, trop les archives, trop les dossiers, trop les responsabilités. Ceux qui purent dire : regardons vers l’avenir. Ceux qui ajoutèrent : ne rouvrez pas les blessures. Comme si les blessures avaient été fermées par ceux qui refusaient de les regarder.

Le pacte d’oubli ne fut pas seulement une attitude morale. Il fut une politique de conservation. Il conserva des places, des fortunes, des carrières, des réputations. Il permit à l’appareil judiciaire de ne pas se juger lui-même. Il permit à l’armée de demeurer l’arbitre inquiet de la jeune démocratie. Il permit à la police de changer d’insigne plus vite que de mémoire. Il permit aux familles franquistes de devenir familles de transition, puis familles de démocratie, sans que la question de l’origine de leur pouvoir soit vraiment posée.

Une démocratie peut amnistier pour survivre.

Mais lorsqu’elle amnistie sans vérité, elle transmet une dette à ses enfants.

C’est ce qui arriva.

Garzón devant le verrou

En 2008, le juge Baltasar Garzón tenta d’ouvrir une enquête sur les disparitions forcées et crimes du franquisme. Amnesty International rappela alors que l’Espagne avait l’obligation d’enquêter effectivement sur les disparitions forcées commises pendant la guerre civile et le régime franquiste. L’enquête de Garzón portait sur plus de 114 000 disparitions forcées entre juillet 1936 et décembre 1951, selon les données alors mobilisées par les organisations de défense des droits humains.8

Garzón soutenait une évidence que l’Espagne officielle préférait ne pas entendre : les disparitions forcées, la torture, les exécutions extrajudiciaires et les crimes contre l’humanité ne peuvent être neutralisés par une loi d’amnistie interne lorsqu’ils relèvent du droit international. On peut enterrer un dossier dans un tribunal national. On n’enterre pas aussi facilement un crime contre l’humanité dans la langue du monde.

La réaction judiciaire espagnole fut révélatrice. Garzón fut poursuivi pour prévarication. Le Tribunal suprême l’acquitta en 2012, mais maintint le verrou : son interprétation était jugée erronée, et la loi d’amnistie demeurait en vigueur.9 Autrement dit, Garzón ne fut pas condamné dans cette affaire, mais les victimes, elles, ne virent pas s’ouvrir la grande porte pénale. L’État disait au juge : vous n’êtes pas criminel. Puis il disait aux morts : vous n’aurez pas procès.

Voilà l’élégance du système : acquitter le juge et maintenir le silence.

Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres organisations dénoncèrent cette situation comme un symptôme d’impunité structurelle. Les organes internationaux ne cessèrent de le rappeler. En 2008, le Comité des droits de l’homme des Nations unies demanda à l’Espagne d’envisager l’abrogation de la loi d’amnistie de 1977 et de garantir que les crimes contre l’humanité ne soient pas prescrits devant les juridictions internes.10

Human Rights Watch releva en 2010 que les tribunaux espagnols invoquaient régulièrement l’amnistie pour fermer les enquêtes sur les abus commis pendant la guerre civile et la dictature.11

Le Conseil de l’Europe, lui aussi, avait déjà condamné les violations massives des droits humains commises par le régime franquiste. En 2006, l’Assemblée parlementaire adopta la recommandation 1736 sur la nécessité d’une condamnation internationale du franquisme, demandant notamment l’ouverture des archives et la mise en place d’un comité national chargé d’enquêter sur les violations commises sous la dictature.12

L’Europe disait donc : enquêtez.

L’ONU disait : enquêtez.

Les associations disaient : enquêtez.

Les familles disaient : où sont les corps ?

Et l’Espagne judiciaire répondait souvent : amnistie, prescription, non-rétroactivité, impossibilité pénale, mort des responsables.

La République avait été fusillée.

Les morts devaient encore respecter la procédure.

La justice au trou de serrure

La contradiction espagnole fut d’autant plus cruelle que l’Espagne démocratique avait su mobiliser la compétence universelle contre des crimes commis ailleurs. L’affaire Pinochet avait donné au monde l’image d’une justice espagnole ambitieuse, capable de poursuivre un ancien dictateur latino-américain.13

Magnifique Espagne, soudain juge de l’humanité.

Mais lorsqu’il s’agissait des fosses de Badajoz, des disparus de Grenade, des tortures du tardofranquisme, des enfants volés, du travail forcé, des prisonniers politiques, le grand manteau de la compétence universelle se rétrécissait brusquement.

L’Espagne pouvait regarder les crimes des autres à la longue-vue.

Elle regardait les siens par le trou de serrure.

Mémoire sans procès

La loi de mémoire démocratique de 2022 marque une inflexion importante. Elle reconnaît le droit à l’enquête sur les violations des droits humains et du droit international humanitaire commises pendant la guerre, la dictature et la période allant de la mort du dictateur à l’entrée en vigueur de la Constitution. Elle prévoit aussi des mécanismes de reconnaissance, de réparation, d’exhumation, de mémoire et de recherche.14

Mais elle n’abroge pas explicitement la loi d’amnistie de 1977.

Voilà le nœud.

En 2024, le Tribunal constitutionnel maintint sa doctrine restrictive : la loi de mémoire démocratique de 2022, malgré son article 2.3, ne suffisait pas, selon cette lecture, à habiliter les juges à ouvrir des enquêtes pénales sur les crimes franquistes. Le verrou ne disparaissait donc pas ; il changeait seulement de serrure.15

La mémoire progresse. La justice pénale reste entravée.

On reconnaît davantage les victimes. On exhume davantage les corps. On nomme davantage les crimes. Mais l’architecture pénale de l’impunité demeure assez solide pour que les plaintes se brisent encore contre les vieux murs. En novembre 2025, pour les cinquante ans de la mort de Franco, l’Organisation mondiale contre la torture demandait toujours à l’Espagne d’abroger la loi d’amnistie de 1977, rappelant que les droits des victimes à la vérité, à la justice, à la réparation et aux garanties de non-répétition étaient restés niés pendant des décennies.16

Les chiffres récents sont éloquents. Plus de cent plaintes ont été déposées ces dernières années pour torture, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, vols d’enfants ou travail forcé, selon REDRESS. Plus d’une dizaine l’ont été après l’entrée en vigueur de la loi de mémoire démocratique. Toutes ont été rejetées jusqu’ici.17

En 2026, des experts des Nations unies ont salué la création en Espagne d’une Commission de vérité sur les violations commises pendant la guerre civile et la dictature. Ils l’ont présentée comme une étape historique, tout en rappelant que demeuraient nécessaires la responsabilité pénale des auteurs, la réparation intégrale des victimes, l’identification des personnes disparues, la localisation des enfants disparus et les réformes juridiques et institutionnelles permettant de démanteler les restes de la dictature.18

La commission de vérité créée en mars 2026 et présidée par Baltasar Garzón ne constitue pas un tribunal. Elle n’ouvre pas à elle seule la voie pénale que l’amnistie a bloquée. Mais elle marque une reconnaissance institutionnelle tardive : l’État espagnol admet enfin qu’il doit établir publiquement ce qu’il avait longtemps renvoyé aux familles, aux associations et aux fosses.

L’Histoire a de ces ironies patientes. Le juge que l’Espagne officielle avait poursuivi en 2012 pour avoir voulu enquêter présidait désormais une commission chargée de regarder ce que la loi de 1977 avait enseveli sous le nom de réconciliation.

Il ne faut pas mépriser ces avancées. Elles comptent. Les exhumations comptent. Les déclarations de réparation comptent. Les archives comptent. Les commissions comptent. Les noms retrouvés comptent. Les familles le savent mieux que les théoriciens pressés. Mais il faut aussi dire ce qui demeure : un État peut reconnaître des victimes tout en laissant intacts une partie des mécanismes qui ont protégé les responsables.

C’est la différence entre mémoire et justice.

La mémoire dit : nous savons.

La justice demande : qui répond ?

Les héritiers du franquisme se reconnaissent souvent à leur peur de cette seconde question.

La concorde comme nouveau silence

Ils peuvent accepter les cérémonies, les plaques, les mots modérés, les hommages réglés, les minutes de silence bien cadrées. Mais dès que l’on parle d’archives, de responsabilités, de noms de tortionnaires, de juges, de policiers, de ministres, de fortunes, de spoliations, de continuités administratives, de lois régionales qui voudraient blanchir la dictature sous le mot de concorde, les vieux réflexes reviennent.

En 2024, des experts des Nations unies exprimèrent leur inquiétude devant des lois régionales dites de « concorde » ou d’« harmonie », promues par des coalitions de droite et d’extrême droite en Aragon, en Castille-et-León et à Valence, susceptibles de blanchir ou relativiser la dictature franquiste et de contredire les standards internationaux de mémoire et de droits humains.19

Le vocabulaire est toujours le même.

Hier : réconciliation.

Aujourd’hui : concorde.

Toujours : silence.

Le bénéficiaire ultime du franquisme n’est pas seulement tel policier mort sans procès, tel juge recyclé, tel ministre devenu notable, tel parti héritier, telle famille enrichie, telle entreprise protégée, tel tortionnaire décoré par l’oubli. Le bénéficiaire ultime est une culture politique de l’irresponsabilité. Une manière de dire que juger serait rouvrir les blessures, alors que les blessures ne se sont jamais fermées. Une manière de demander aux victimes de se montrer raisonnables après avoir laissé les bourreaux tranquilles. Une manière de transformer la paix civile en discipline des morts.

Il y a des pays qui sortent des dictatures en jugeant leurs bourreaux.

L’Espagne choisit d’en sortir en les oubliant.

Entre la mort de Franco et la Constitution de 1978, elle bâtit une démocratie réelle sur un socle de silence, et ce silence porta un nom de loi : l’amnistie du 15 octobre 1977. On la présenta comme un pardon mutuel. Elle fut surtout un contrat de non-agression entre le passé et l’avenir, signé par-dessus les fosses.

Ce contrat eut ses bénéficiaires.

Les prisonniers politiques furent libérés.

Les exilés purent revenir.

Mais les agents de la répression dormirent mieux.

Les juges ne furent pas jugés.

Les policiers ne furent pas interrogés.

Les tortionnaires ne furent pas nommés.

Les ministres ne furent pas convoqués.

Les familles du régime conservèrent souvent les fruits de la victoire.

Les héritiers politiques apprirent à parler démocratie sans toujours renoncer aux bénéfices du silence.

La loi d’amnistie de 1977 fut donc une loi de sortie de dictature, mais aussi une loi d’entrée dans l’impunité. Elle libéra des opposants. Elle protégea des agents de l’État. Elle apaisa une transition fragile. Elle enterra des procès nécessaires. Elle fut politiquement compréhensible dans l’Espagne armée de 1977. Elle devint moralement et juridiquement insoutenable lorsqu’elle servit, des décennies plus tard, à refuser l’enquête sur des crimes imprescriptibles.

Une amnistie peut éteindre une responsabilité pénale en droit interne.

Elle ne peut pas effacer les faits.

Elle ne peut pas transformer une disparition forcée en anecdote historique.

Elle ne peut pas faire d’une fosse commune un problème administratif.

Elle ne peut pas demander aux victimes d’appeler réconciliation ce qui demeure, pour elles, privation de justice.

Le franquisme ne mourut pas tout entier le 20 novembre 1975.

Une partie entra dans les cimetières.

Une autre dans les partis.

Une autre dans les administrations.

Une autre dans les tribunaux.

Une autre dans les fortunes.

Une autre dans les silences familiaux.

Une autre, enfin, dans la loi.

Et c’est peut-être la plus redoutable : celle qui ne porte plus d’uniforme, ne fait plus le salut, ne crie plus « Arriba España », mais continue de murmurer aux morts qu’ils attendent encore un peu.

Les morts attendent depuis longtemps.

La justice aussi.

1Sur le cadre général de la Transition : loi pour la réforme politique de 1976, élections générales du 15 juin 1977, loi 46/1977 d’amnistie et Constitution de 1978. Voir notamment le Boletín Oficial del Estado pour les textes normatifs et les synthèses historiques sur la Transition espagnole.

2La revendication d’amnistie fut d’abord une revendication centrale de l’opposition antifranquiste : libération des prisonniers politiques, retour des exilés, effacement des condamnations de la dictature et légalisation de la vie politique.

3Loi 46/1977, du 15 octobre 1977, d’amnistie, publiée au Boletín Oficial del Estado le 17 octobre 1977, BOE-A-1977-24937, article premier.

4Loi 46/1977, article 2, alinéas e et f : extension de l’amnistie aux délits et fautes susceptibles d’avoir été commis par les autorités, fonctionnaires et agents de l’ordre public lors de la recherche et de la poursuite des actes amnistiés, ainsi qu’aux délits contre l’exercice des droits des personnes.

5Loi 46/1977, articles 6 et suivants : extinction de la responsabilité criminelle et effets pratiques de l’amnistie, notamment effacement des antécédents, libérations, réintégrations et levée des ordres de recherche.

6Cette tension est au cœur de l’historiographie de la Transition : l’amnistie est à la fois conquête de l’opposition antifranquiste et mécanisme ultérieur d’impunité des agents du régime.

7Alianza Popular est fondée en 1976 autour de Manuel Fraga Iribarne et d’anciens ministres franquistes. Elle devient l’un des grands pôles de la droite postfranquiste avant la refondation en Partido Popular en 1989.

8Baltasar Garzón, ordonnance d’octobre 2008 ouvrant une enquête sur les disparitions forcées du franquisme ; le chiffre de plus de 114 000 disparitions entre juillet 1936 et décembre 1951 est alors mobilisé à partir des données communiquées par des associations de victimes. Voir aussi Amnesty International, prises de position sur l’obligation d’enquêter sur les disparitions forcées en Espagne.

9Tribunal Supremo, jugement de 2012 dans l’affaire Garzón relative à l’enquête sur les crimes du franquisme : acquittement du juge pour prévarication dans ce dossier, mais affirmation que son interprétation des possibilités d’enquête pénale était erronée au regard du droit interne alors appliqué.

10Comité des droits de l’homme des Nations unies, observations finales sur l’Espagne, 2008 : demande d’envisager l’abrogation de la loi d’amnistie de 1977 et rappel du principe d’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité.

11Human Rights Watch, « Spain: End Amnesty for Franco Era Atrocities », 19 mars 2010 : l’organisation souligne que les tribunaux espagnols invoquent régulièrement la loi d’amnistie de 1977 pour fermer des enquêtes sur les crimes de la guerre civile et de la dictature.

12Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, recommandation 1736 (2006), Need for international condemnation of the Franco regime : condamnation internationale du franquisme, demande d’ouverture des archives et de création d’un comité national d’enquête sur les violations des droits humains commises sous la dictature.

13Affaire Pinochet, 1998 : procédures ouvertes par le juge Baltasar Garzón et mandat d’arrêt international visant Augusto Pinochet, ancien dictateur chilien, sur le fondement de la compétence universelle.

14Loi 20/2022, du 19 octobre 2022, de mémoire démocratique, BOE-A-2022-17099 : droit à la vérité, justice, réparation, devoir de mémoire, mesures d’exhumation, de reconnaissance, de recherche et d’action institutionnelle en faveur des victimes de la guerre, de la dictature et des violations postérieures jusqu’à l’entrée en vigueur de la Constitution.

15Sur l’interprétation restrictive maintenue en 2024, voir notamment Amnesty International Espagne, analyse de l’ordonnance du Tribunal constitutionnel du 17 juin 2024 : la loi de mémoire démocratique de 2022, malgré son article 2.3, est jugée insuffisante pour habiliter les juridictions à instruire pénalement les crimes du franquisme.

16Organisation mondiale contre la torture, « Fifty Years After Franco’s Death, Spain Must End Impunity and Repeal the Amnesty Law », 20 novembre 2025 : demande d’abrogation de la loi d’amnistie de 1977 et rappel des droits des victimes à la vérité, à la justice, à la réparation et aux garanties de non-répétition.

17REDRESS, « A Missed Opportunity to Redress Franco’s Victims of Torture and Other Grave Violations in Spain », 23 octobre 2025 : plus de cent plaintes récentes pour torture, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires, vol d’enfants, travail forcé et autres violations ; plus d’une douzaine après l’entrée en vigueur de la loi de mémoire démocratique ; toutes rejetées jusqu’alors.

18Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, « Spain: UN experts welcome Truth Commission on violations committed during Civil War and Franco dictatorship », 10 avril 2026 : les experts saluent la création d’une commission de vérité, tout en rappelant la nécessité de responsabilité pénale, réparation intégrale, identification des disparus, localisation des enfants disparus et réformes institutionnelles.

19Experts des Nations unies, 2024, inquiétudes concernant les lois régionales dites de « concorde » ou d’« harmonie » en Aragon, Castille-et-León et Valence ; voir aussi la couverture du Guardian, 3 mai 2024, sur l’alerte des experts de l’ONU face au risque de blanchiment ou de relativisation de la dictature franquiste.