Chapitre XV. Le fossoyeur de l’ouverture

Chapitre XV. Le fossoyeur de l’ouverture

Carlos Arias Navarro, la répression en costume de transition

Il fallait un successeur, et vite, car un régime décapité à son sommet montre sa nuque. Le 3 janvier 1974, Franco nomma président du gouvernement Carlos Arias Navarro, un homme dont le passé disait déjà ce que son avenir confirmerait.1

On avait cru enterrer un dauphin, on installait un fossoyeur. Le rire de décembre n’était pas retombé que le régime, déjà, rouvrait ses vieux réflexes.

Carlos Arias Navarro appartient à cette catégorie d’hommes que les dictatures produisent avec une régularité inquiétante : non les idéologues de façade, non les tribuns chargés d’enflammer les foules, non les prophètes en chemise noire ou bleue, mais les administrateurs froids de l’ordre, les juristes de la répression, les fonctionnaires du pouvoir qui savent transformer la violence politique en procédure régulière.

Il ne fut pas un accidenté de l’histoire, tombé par hasard entre Franco et la transition démocratique. Il fut une continuité en costume sombre. Un fil tendu de Málaga à Madrid, des conseils de guerre à la télévision, des dossiers policiers aux larmes nationales. Sa carrière dessine presque trop bien le portrait d’un régime : fiscal, procureur de guerre, gouverneur civil, chef provincial du Mouvement, directeur général de la Sécurité, maire nommé de Madrid, ministre de la Gobernación, président du gouvernement.

Le franquisme n’avait pas besoin de monstres criards à chaque étage. Il avait besoin d’hommes comme Arias Navarro, discrets, réguliers, efficaces, capables de faire entrer la violence dans les formulaires, de ranger les morts dans les dossiers et d’appeler cela administration.

L’homme des dossiers

Il faut donc cesser de regarder Arias Navarro seulement depuis la scène télévisée du 20 novembre 1975, lorsqu’il annonce, la voix brisée, la mort de Franco. Cette image est devenue célèbre. Elle est même devenue commode. Elle permet de voir en lui l’homme des larmes, le serviteur bouleversé, presque pathétique, celui qui semble soudain plus vieux que le régime qu’il annonce mort.

Mais cette image ment par cadrage.

Arias Navarro n’est pas d’abord l’homme des larmes.

Il est l’homme des dossiers.

L’homme des signatures.

L’homme des chaînes hiérarchiques.

L’homme qui traverse l’Espagne franquiste non comme témoin embarrassé, mais comme rouage parfaitement huilé.

Né à Madrid le 11 décembre 1908, il suit des études de droit et entre très tôt dans les cadres de l’État. En 1933, sous la Deuxième République, il réussit les oppositions de la carrière fiscale et est affecté à Málaga.2

Il appartient donc d’abord à cet État républicain qu’il contribuera ensuite à enterrer. Il connaît le droit avant de le mettre au service du vainqueur. Il connaît la procédure avant d’en faire une arme. Il connaît la légalité avant d’apprendre à la retourner contre ceux qui l’avaient incarnée.

Málaga : la justice de conquête

La guerre d’Espagne donne au personnage sa matrice.

Arias Navarro se range du côté franquiste. Ce n’est pas une neutralité administrative, ni une prudence de fonctionnaire, ni l’hésitation grise d’un juriste perdu dans le fracas. Il choisit le camp des généraux. Lorsque les troupes franquistes prennent Málaga en février 1937, la ville est livrée à une répression féroce. C’est là que se forme sa légende noire, « el carnicerito de Málaga », le petit boucher de Málaga.3

Le surnom relève de la mémoire politique et populaire des vaincus. Il n’est pas un jugement pénal. Il dit autre chose : une trace, une réputation, une mémoire de sang. Il dit que, dans cette ville conquise, Arias Navarro n’apparaît pas seulement comme un magistrat parmi d’autres. Il devient l’un de ces hommes qui donnent à la victoire militaire sa traduction judiciaire.

La mécanique est connue. Une ville tombe. Les vaincus sont classés. Les voisins dénoncent. Les noms circulent. Les dossiers s’ouvrent. Les interrogatoires commencent. Les conseils de guerre condamnent. Les fusils font le reste. Les tribunaux militaires ne cherchent pas la vérité contradictoire. Ils organisent l’épuration. Ils ne jugent pas une guerre. Ils prolongent la conquête par des moyens judiciaires.

Là se trouve l’une des clefs du personnage.

Arias Navarro apprend très tôt qu’un État autoritaire n’a pas seulement besoin de soldats. Il a besoin de juristes capables de recouvrir la vengeance d’un vocabulaire de droit. La loi, entre ses mains, ne protège pas. Elle frappe. Elle ne limite pas le pouvoir. Elle l’habille. Elle ne cherche pas la vérité. Elle donne aux vainqueurs une manière propre de continuer la guerre après la bataille.

Après Málaga, le régime ne le cache pas. Il le récompense.

Gouverner, surveiller, tenir

Le 27 octobre 1944, Franco le nomme gouverneur civil de León. Le décret paraît au Boletín Oficial del Estado le 25 novembre.4

Ce passage est capital. Arias Navarro quitte le seul terrain judiciaire pour entrer dans l’administration politique territoriale. Or le gouverneur civil franquiste n’est pas un préfet neutre, un gestionnaire de province, un brave administrateur des routes et des récoltes. Il est le représentant du pouvoir central, le surveillant de la province, l’œil de Madrid, le relais du Mouvement, l’homme de l’ordre public, l’administrateur de la peur quotidienne.

À León, Arias entre dans la caste des hommes sûrs.

Le régime aime ces hommes-là. Ils ne posent pas de questions inutiles. Ils transmettent les ordres, observent les fidélités, signalent les dissidences, tiennent les provinces comme on tient un registre de suspects. Sa carrière politique commence alors vraiment, et elle restera presque toujours liée aux postes où l’État se défend contre la société.

Son parcours se poursuit à Santa Cruz de Tenerife. Le BOE de 1954 mentionne son départ de la fonction de gouverneur civil et de chef provincial de Falange Española Tradicionalista y de las JONS dans cette même province.5

Les deux titres doivent être lus ensemble. Gouverneur civil d’un côté, chef provincial du parti unique de l’autre. L’État et le Mouvement. Le bureau et l’idéologie. L’administration et la chemise bleue. Arias ne gère pas seulement une province. Il administre les deux mâchoires du pouvoir franquiste.

En septembre 1954, il est transféré en Navarre. Le BOE publie sa nomination comme gouverneur civil de la province, puis comme chef provincial de FET y de las JONS.6

La Navarre n’est pas n’importe quelle province dans l’imaginaire franquiste. Elle porte la mémoire carliste, catholique, traditionaliste, cette vieille Espagne de crucifix, de bérets rouges et d’obéissance armée que le franquisme sut intégrer dans sa grande boutique de l’ordre. Y placer Arias Navarro, c’est confirmer qu’il appartient aux hommes de confiance.

L’ancien fiscal de Málaga est devenu un administrateur territorial de premier rang.

La Puerta del Sol et l’affaire Grimau

Le véritable saut s’opère en juin 1957. Arias Navarro quitte la Navarre et devient directeur général de la Sécurité. Le décret du 14 juin 1957, publié au BOE du 25 juin, le nomme explicitement « Director general de Seguridad ».7

Ce n’est plus une province qu’on lui confie. C’est l’appareil central de surveillance.

La Direction générale de la Sécurité n’est pas une institution policière ordinaire. Elle est l’un des nerfs de la dictature. Elle surveille, classe, poursuit, arrête, interroge, suit l’opposition clandestine, alimente les dossiers, coordonne la répression politique. Communistes, socialistes, anarchistes, nationalistes basques et catalans, étudiants, ouvriers, syndicalistes, intellectuels, prêtres suspects, exilés de retour, tous peuvent finir dans son champ.

Arias Navarro devient alors plus qu’un administrateur.

Il devient chef d’appareil.

La Puerta del Sol n’est pas seulement un lieu de Madrid. C’est un symbole. C’est l’adresse où la police politique fait sentir au pays que le soleil franquiste éclaire surtout les caves. En dirigeant la DGS, Arias Navarro occupe l’un des postes décisifs de la dictature consolidée. Il ne travaille plus seulement à la liquidation des vaincus de la guerre. Il travaille à l’entretien permanent de la victoire.

C’est ici qu’il faut placer l’affaire Julián Grimau.

Grimau n’est pas un militant quelconque. Dirigeant communiste clandestin, membre du Comité central du Parti communiste d’Espagne, il représente pour le régime une prise politique majeure. Il est arrêté à Madrid le 7 novembre 1962, conduit à la Direction générale de la Sécurité, à la Puerta del Sol, puis jugé par conseil de guerre et fusillé le 20 avril 1963.8

En 1963, Arias Navarro n’est pas encore président du gouvernement. Il n’est pas encore ce visage tremblant devant les caméras de 1975. Mais il est déjà aux manettes d’un pouvoir décisif : il dirige la police politique. Dans les rouages du franquisme, une affaire comme Grimau ne relève pas d’un accident local, ni d’une bavure de couloir, ni d’un excès isolé de commissariat. Un dirigeant clandestin de ce rang ne disparaît pas dans les caves de la Puerta del Sol sans que la chaîne hiérarchique sache, autorise, couvre ou assume.

L’historien peut toujours distinguer l’ordre écrit, l’ordre oral, la responsabilité directe et la responsabilité de commandement. Cette prudence a son usage. Mais elle ne saurait devenir une lessive. Dans un État policier, le chef de l’institution porte l’institution avec lui. Arias Navarro dirige alors la DGS. À ce titre, l’affaire Grimau appartient à son dossier.

Sans Grimau, on passe trop vite de Málaga à La Moncloa. Or Grimau donne le chaînon central. Málaga montre le procureur de la conquête. La DGS montre le chef de la police politique dans la dictature stabilisée. La présidence montrera l’homme chargé de préserver le régime lorsqu’il commence à sentir la fin.

La continuité devient limpide.

Málaga : la justice militaire de la victoire.

La DGS : la police politique de la dictature.

La Moncloa : la survie du franquisme sous langage d’ouverture.

Madrid, vitrine de l’ordre

En février 1965, Arias Navarro quitte la Direction générale de la Sécurité et devient maire de Madrid. Le BOE du 10 février publie le décret par lequel Franco le nomme alcalde de Madrid.9

Le poste paraît moins sinistre. Il a ses rubans, ses inaugurations, ses plans d’urbanisme, ses notables, ses cérémonies. Mais Madrid, sous Franco, n’est pas une municipalité démocratique. C’est la capitale du régime. Sa vitrine. Son décor. Son centre de gravité administratif, symbolique et immobilier.

Arias passe des sous-sols de l’ordre public à la façade urbaine du franquisme.

Ce n’est pas une rupture.

C’est une promotion latérale.

Le chef de police devient administrateur de capitale. Le juriste de la répression devient gestionnaire de Madrid. Le régime recycle ses hommes avec une logique admirable. Quand ils ont bien surveillé, on leur confie la ville. Quand ils ont bien tenu la ville, on les rappelle au gouvernement.

En juin 1973, Arias Navarro entre dans le gouvernement Carrero Blanco comme ministre de la Gobernación. Le ministère de l’Intérieur est le cœur administratif de l’ordre public : gouverneurs civils, police, sécurité intérieure, surveillance politique, mécanismes territoriaux du pouvoir.10

Le choix est d’une cohérence parfaite. Pour diriger la Gobernación, le régime désigne un homme qui connaît les provinces, les gouverneurs civils, la DGS, les dossiers, les usages de la peur.

Arias n’est pas choisi malgré son passé.

Il est choisi à cause de lui.

Le fossoyeur nommé président

Le 20 décembre 1973, l’opération armée d’ETA contre Carrero Blanco fait exploser le dispositif de succession imaginé par Franco. Carrero était le verrou, l’homme chargé d’assurer la continuité du franquisme après la mort biologique du dictateur. Sa disparition ouvre une crise immédiate. Le régime doit choisir un nouveau président du gouvernement.

Il ne choisit pas un homme neuf.

Il ne choisit pas un démocrate caché dans les plis du Mouvement.

Il ne choisit pas une rupture.

Il choisit Carlos Arias Navarro.

Le décret du 29 décembre 1973 le nomme président du gouvernement. Ce décret est une pièce politique majeure.11

Il dit que, lorsque le franquisme a peur, il revient vers ses hommes les plus sûrs : ceux qui ont jugé, surveillé, gouverné, policé, administré. Arias Navarro n’arrive pas au sommet malgré Málaga, mais avec Málaga. Non malgré la DGS, mais avec la DGS. Non malgré son passé, mais porté par lui.

La dictature ne se trompe pas sur ses serviteurs.

Son premier gouvernement est formé début janvier 1974. Le BOE du 4 janvier nomme notamment José García Hernández, Antonio Barrera de Irimo et Licinio de la Fuente vice-présidents.12

Le gouvernement réunit plusieurs familles franquistes : technocrates, hommes du Mouvement, administrateurs de l’ordre, figures présentées comme plus ouvertes. Le vocabulaire commence à remuer. On parle déjà d’ouverture, d’évolution, de participation. Les régimes qui vieillissent adorent ces mots-là. Ils donnent aux prisons un air de couloir aéré.

Mais l’architecture demeure celle du régime.

L’Espagne n’entre pas encore dans une transition démocratique. Elle entre dans une tentative de survie franquiste sous vocabulaire réformateur.

L’ouverture aux fenêtres peintes

Le 12 février 1974, Arias Navarro prononce devant les Cortes franquistes le discours resté célèbre sous le nom d’« esprit du 12 février ». Il promet une ouverture limitée, une participation encadrée, un asociacionismo politique à l’intérieur des structures du Mouvement.13

La presse du régime et certains observateurs veulent y voir un frémissement, une réforme, peut-être l’annonce d’un temps nouveau.

Mais l’esprit du 12 février a un corps policier.

Arias parle d’ouverture, mais les partis restent interdits. Il parle de participation, mais la souveraineté populaire demeure confisquée. Il parle d’avenir, mais les tribunaux, la censure, les prisons, les gouverneurs civils, la police politique et les structures du Mouvement restent debout. C’est la vieille technique des régimes épuisés : changer assez de mots pour éviter de changer les choses.

L’ouverture franquiste ressemble à ces fenêtres peintes sur les murs des cellules. De loin, elles donnent l’idée de l’air. De près, elles restent du ciment.

La preuve vient vingt jours plus tard.

Le garrot sous les discours

Le 2 mars 1974, Salvador Puig Antich est exécuté au garrot vil à la prison Modelo de Barcelone. Le même jour, Heinz Chez est lui aussi exécuté.14

La date est capitale. Elle ruine l’illusion du 12 février. Sous les discours d’ouverture, le garrot fonctionne encore. Arias Navarro peut bien parler de modernisation. Son gouvernement laisse mourir des condamnés dans l’instrument médiéval de la peine capitale franquiste.

Le régime avait besoin de rassurer ses secteurs durs après la mort de Carrero. Il devait prouver que les mots d’ouverture ne signifiaient pas faiblesse. Puig Antich et Heinz Chez paient ce message de leur vie.

Voilà l’esprit du 12 février dans sa traduction matérielle : paroles aux Cortes, garrot dans la prison.

Il ne s’agit pas d’imaginer Arias tournant lui-même la vis. Ce serait une lecture pauvre du pouvoir. Dans une dictature, la responsabilité ne se limite pas à la main qui serre la machine. Arias préside le gouvernement sous lequel l’appareil continue de tuer. Cela suffit à l’histoire.

L’année 1975 est celle de l’agonie du franquisme. Franco décline physiquement, mais le régime continue de réprimer. Le 27 septembre 1975, cinq militants antifranquistes sont fusillés.15

L’État franquiste veut mourir en prouvant encore qu’il peut tuer. Arias Navarro reste président du gouvernement. L’agonie du Caudillo n’adoucit pas l’appareil. Elle le rend plus crispé. Comme si le régime voulait signer son testament avec du sang.

Les larmes n’effacent rien

Lorsque Franco meurt le 20 novembre 1975, Arias apparaît à la télévision et annonce la mort du dictateur.16

La voix se brise. Le visage se défait. Le serviteur pleure le maître. L’image est entrée dans la mémoire collective. Elle a presque tout avalé.

Mais il faut la retourner.

Ces larmes n’effacent pas Málaga.

Elles n’effacent pas la DGS.

Elles n’effacent pas Grimau.

Elles n’effacent pas Puig Antich.

Elles n’effacent pas Heinz Chez.

Elles n’effacent pas les fusillés de septembre 1975.

Arias n’est pas seulement celui qui annonce la fin biologique de Franco. Il est celui que Franco avait placé pour qu’une part du franquisme survive à son corps.

Après la proclamation de Juan Carlos Iᵉʳ, Arias Navarro met son poste à disposition du roi. Celui-ci le confirme. Le 12 décembre 1975, Arias reste donc à la tête du premier gouvernement de la monarchie.17

Ce maintien s’explique par la prudence politique : l’armée, le bunker, les ministères, la police, les Cortes franquistes, les fidélités anciennes sont encore là. Mais il donne aussi à Arias l’illusion qu’il peut conduire l’après-Franco avec les catégories du franquisme.

Le second gouvernement Arias, formé en décembre 1975, est ambigu. Il contient des hommes qui joueront un rôle dans la transition : Fraga, Areilza, Garrigues, Osorio, Martín Villa, Suárez. Mais il reste présidé par un homme de continuité. Le régime commence à changer de peau, mais la vieille ossature est encore visible sous le tissu.

Arias veut une réforme contrôlée, filtrée, surveillée, conçue par les vainqueurs de 1939. Il peut admettre quelques assouplissements. Il ne veut pas de rupture démocratique. Il ne veut pas d’une souveraineté populaire pleine. Il ne veut pas d’une légalisation véritable des partis qui ramènerait les vaincus dans la maison politique. Il ne veut pas d’un procès du passé. Sa réforme est une réforme sans mémoire, sans vérité, sans restitution, sans justice.

Une réforme faite pour que les hommes du régime traversent le fleuve sans se mouiller les chaussures.

Vitoria : Franco mort, la police tire encore

Le 3 mars 1976, Vitoria brise cette fiction.

Dans l’église San Francisco de Asís du quartier de Zaramaga, des milliers de travailleurs réunis en assemblée sont délogés par la police. Les forces répressives tirent.18

Cinq ouvriers meurent : Pedro María Martínez Ocio, travailleur des Forges Alavaises, 27 ans ; Francisco Aznar Clemente, ouvrier boulanger et étudiant, 17 ans ; Romualdo Barroso Chaparro, d’Agrator, 19 ans ; José Castillo García, de Basa, une société du groupe Arregui, 32 ans ; Bienvenido Pereda, travailleur de Grupos Diferenciales, 30 ans, mort deux mois plus tard des suites de ses blessures.19

Le franquisme sans Franco donne alors sa vérité : le dictateur est mort, mais la police tire encore.

Vitoria est une scène de dévoilement.

Il ne suffit pas d’annoncer la monarchie pour faire entrer la démocratie. Il ne suffit pas de parler de réforme pour désarmer l’appareil répressif. Il ne suffit pas de retirer le portrait de Franco d’un avenir officiel pour que ses méthodes quittent les commissariats. Les ouvriers réunis sont encore traités comme une menace. L’ordre public reste ce vieux dieu sanguinaire auquel on sacrifie les corps populaires.

1936 / 1976 : quarante ans de perfectionnement de la machinerie franquiste.

Málaga, Grimau, Puig Antich, Heinz Chez, Vitoria : les noms jalonnent la carrière et le monde d’Arias Navarro. Ce ne sont pas des ornements accusatoires. Ce sont des bornes. À Málaga, le républicain est condamné au nom de l’ordre. À la DGS, Grimau traverse l’appareil policier. En 1974, Puig Antich et Heinz Chez meurent au garrot sous le gouvernement Arias. En 1975, les derniers fusillés ferment le règne de Franco. En 1976, les ouvriers de Vitoria sont abattus sous le premier gouvernement de la monarchie présidé par Arias.

Le mot ordre revient toujours.

Et chaque fois, il couvre les corps.

Retirer l’homme, ne pas juger le système

L’échec d’Arias Navarro est alors consommé. Il n’est plus seulement un président lent, maladroit, dépassé par la vitesse de l’époque. Il devient l’obstacle que la monarchie doit écarter si elle veut ouvrir un chemin praticable.

Le 1ᵉʳ juillet 1976, Arias quitte la présidence du gouvernement. Le BOE publie le décret constatant son départ « à pétition propre ».20

La formule est belle. Les États savent donner aux évictions le parfum de la politesse. On ne chasse pas un serviteur embarrassant. Il demande lui-même la porte.

Adolfo Suárez lui succède. Il mènera, par des voies ambiguës mais décisives, la réforme politique jusqu’aux élections de juin 1977. Arias, lui, tente encore un retour. En avril 1977, il se présente au Sénat pour Madrid sous l’étiquette d’Alianza Popular.21

Ce retour avorté est révélateur. L’homme ne se pense pas comme un reste honteux du régime, mais comme un serviteur encore légitime de l’Espagne conservatrice.

La légalisation du Parti communiste, le pluralisme politique, l’insécurité supposée, la peur de la rue : tout cela confirme pour lui que le vieux monde avait raison de se méfier du peuple.

Son parcours complet peut alors se résumer en une phrase longue, car la continuité mérite parfois d’être étalée : fiscal de la République devenu procureur de la répression franquiste ; gouverneur civil de León, Tenerife et Navarre ; chef provincial du Mouvement ; directeur général de la Sécurité lors de l’affaire Grimau ; maire nommé de Madrid ; ministre de la Gobernación ; président du gouvernement après Carrero Blanco ; dernier président de Franco ; premier président maintenu par Juan Carlos Iᵉʳ ; obstacle finalement retiré pour permettre la réforme conduite par Suárez.

Voilà Arias Navarro.

Non un accident.

Non un simple survivant.

Non un homme trop vieux pour une époque trop neuve.

Mais l’un des portraits les plus complets de l’homme d’appareil franquiste, formé par le droit, durci par la guerre, récompensé par les provinces, placé au cœur de la police politique, installé dans la capitale, appelé au gouvernement, puis chargé de piloter l’agonie du régime sans jamais ouvrir le procès du passé.

L’historiographie doit donc refuser deux erreurs.

La première serait d’en faire un simple homme de transition, dépassé par une histoire plus rapide que lui. Il fut plus que dépassé. Il fut un frein, un gardien, un administrateur du retard.

La seconde serait de le réduire à une caricature personnelle. Arias est important précisément parce qu’il n’est pas exceptionnel. Il est le type même de l’homme produit par les dictatures longues : pas nécessairement brillant, pas toujours spectaculaire, mais constant, disponible, hiérarchique, fidèle à l’ordre, capable d’habiter toutes les fonctions où la liberté doit être surveillée.

Il mourut sans procès.

Mais l’absence de jugement n’est pas l’absence de responsabilité.

Elle dit seulement que l’Espagne démocratique naissante, par prudence, peur, calcul ou nécessité, préféra parfois retirer les hommes plutôt qu’ouvrir les dossiers. Arias Navarro fut retiré. Le système qui l’avait produit ne fut pas immédiatement jugé.

Voilà pourquoi son portrait ne relève pas seulement de la biographie politique.

Il appartient à l’histoire longue de l’impunité franquiste.

1Carlos Arias Navarro est nommé président du gouvernement après l’attentat contre Luis Carrero Blanco ; le décret est daté du 29 décembre 1973 et le nouveau gouvernement est formé au début de janvier 1974.

2Carlos Arias Navarro, né à Madrid le 11 décembre 1908, fait des études de droit, entre dans la carrière fiscale en 1933 sous la Deuxième République et est affecté à Málaga.

3Sur Málaga en 1937, la participation d’Arias Navarro à la justice franquiste et le surnom « el carnicerito de Málaga », il convient de distinguer la mémoire politique des vaincus et la qualification pénale : le surnom vaut ici comme trace mémorielle, non comme jugement judiciaire.

4Nomination comme gouverneur civil de León par décret du 27 octobre 1944, publié au Boletín Oficial del Estado du 25 novembre 1944.

5Le BOE de 1954 mentionne son départ de la fonction de gouverneur civil et chef provincial de FET y de las JONS à Santa Cruz de Tenerife.

6En septembre 1954, Arias Navarro est nommé gouverneur civil de Navarre puis chef provincial de FET y de las JONS.

7Décret du 14 juin 1957, publié au BOE du 25 juin 1957, nommant Carlos Arias Navarro « Director general de Seguridad ».

8Julián Grimau, dirigeant communiste clandestin, est arrêté à Madrid le 7 novembre 1962, conduit à la Direction générale de la Sécurité, jugé par conseil de guerre puis fusillé le 20 avril 1963. Arias Navarro dirige alors la DGS.

9BOE du 10 février 1965 : Arias Navarro est nommé alcalde de Madrid par Franco. Dans le franquisme, l’alcalde n’est pas un maire démocratiquement élu au suffrage municipal libre, mais un responsable nommé dans l’appareil politico-administratif du régime.

10Arias Navarro occupe le ministère de la Gobernación du 11 juin 1973 au 3 janvier 1974 dans le gouvernement Carrero Blanco.

11Décret du 29 décembre 1973 portant nomination de Carlos Arias Navarro à la présidence du gouvernement après l’attentat contre Carrero Blanco.

12Le BOE du 4 janvier 1974 publie la composition du gouvernement Arias, avec notamment José García Hernández, Antonio Barrera de Irimo et Licinio de la Fuente comme vice-présidents.

13Discours d’Arias Navarro devant les Cortes franquistes le 12 février 1974, dit « esprit du 12 février », promettant une ouverture limitée et un asociacionismo politique encadré dans les structures du Mouvement.

14Salvador Puig Antich et Heinz Chez sont exécutés au garrot vil le 2 mars 1974, sous le gouvernement Arias Navarro.

15Le 27 septembre 1975, cinq militants antifranquistes sont fusillés alors qu’Arias Navarro est président du gouvernement.

16Mort de Franco le 20 novembre 1975 ; Arias Navarro annonce la mort du dictateur à la télévision.

17Après la proclamation de Juan Carlos Iᵉʳ, Arias Navarro met son poste à disposition du roi, qui le confirme ; le second gouvernement Arias est formé en décembre 1975.

18Vitoria, 3 mars 1976 : intervention policière contre l’assemblée ouvrière réunie dans l’église San Francisco de Asís du quartier de Zaramaga, événement majeur de la violence d’État postérieure à la mort de Franco.

19Morts de Vitoria : Pedro María Martínez Ocio, travailleur des Forges Alavaises, 27 ans ; Francisco Aznar Clemente, ouvrier boulanger et étudiant, 17 ans ; Romualdo Barroso Chaparro, d’Agrator, 19 ans ; José Castillo García, de Basa, une société du groupe Arregui, 32 ans ; Bienvenido Pereda, travailleur de Grupos Diferenciales, 30 ans, mort deux mois plus tard des suites de ses blessures.

20Départ d’Arias Navarro de la présidence du gouvernement le 1ᵉʳ juillet 1976, officiellement présenté comme demandé par lui-même. Adolfo Suárez lui succède.

21En avril 1977, Arias Navarro tente un retour politique au Sénat pour Madrid sous l’étiquette d’Alianza Popular.